Un mec à sapin

Encore cette putain de douleur lancinante. J’ai envie de me transpercer la poitrine, je regarde autour de moi, rien de bien assez tranchant. Elle me manque. Je me connecte sur Facebook pour épier la vie de mes amis imaginaires et je vois tous ces couples du même âge que moi, qui sont heureux de fêter leur premier Noël ensemble. Sapins, boules, guirlande et tout le menu fretin. Je ne peux m’empêcher de ruminer le passé dans ma piaule minable, en désordre, sombre et sans air, j’étouffe. Je ne fais définitivement pas partie de cela, je ne suis pas un de ces mecs à sapin, je n’ai jamais eu la main verte, j’ai déjà essayé, mais impossible de faire pousser quoi ce soit, tôt au tard, ça finit toujours par mourir.

Hier matin, j’ai laissé mes affaires et tout le bordel et je me suis tiré. J’ai filé à la gare et pris mon billet de train en direction de Lille. Histoire de voir un bon pote et de me changer les idées. En ce moment, je voyage en première classe, les sièges sont plus grands et plus confortables, mais ce n’est pas ça qui me motive. Lorsque je me trouve en première, c’est simple, je bande. Je me mets dans la peau d’un de ces cadres qui sont en business trip ou de tous ces friqués. J’aime arriver dans leur wagon de riches, avec ma démarche nonchalante et toiser tout le monde du regard. Oui, toi aussi le pauvre démuni, tu fais désormais partie du club. C’est comme si tu appartenais à un groupe, ou une secte. T’as ceux qui sont à l’avant du train et après t’as les restes qui sont entassés au fond. L’autre atout de la première, ce sont les jolies filles. J’entends déjà vos hurlements, voire votre mépris me disant qu’il n’existe aucun rapport entre la beauté et l’argent, mais je vous emmerde, je suis une ordure et je dis ce qui me passe par la tête et en plus c’est véridique. À chaque fois que j’ai pris le train en première, il y’avait au moins un avion de chasse dans ma voiture. Et quand je dis cute, je ne parle pas de la fille que tu finis par considérer mimi dans une soirée, car tu n’as rien d’autre à te mettre sous la dent, non là c’est du sérieux, je te parle de celles qui te feraient oublier ton propre foyer.

Je m’installe près de la fenêtre et commence à me bousiller les oreilles avec Hotel in Brixton, j’écoute cette suave mélodie qui me plonge petit à petit dans une nostalgie douteuse. J’observe ces personnes sur le quai, navrées de quitter leur amies, amant, famille ; et je repense à ma situation. J’ai pitié de moi-même, j’envie ces gens qui savent qu’on va les regretter. Je retombe dans mes travers, je m’ensauve et j’en ai conscience, je ne veux plus penser aux moments insipides que je vis actuellement. Une voix m’empêche de continuer de me plaindre sereinement. Je me retourne, c’est une femme et devinez quoi ? Édénique. Plutôt fine, mais avec des formes généreuses, elle est brune et a de longs cheveux qui lui descendent délicatement jusqu’aux fesses. Ses yeux sont verts, elle a de délicieuses lèvres charnues et quelques taches de rousseur sur les joues. Seule ombre au tableau, elle tient la main d’un gougnafier portant des lunettes Rayban (mais attention, pas des Wayfarers plutôt le modèle old school que même les pédophiles ont fini par arrêter de mettre) rajoutons à cela un complet : claquettes + marcel et nous voilà avec un spécimen bon à foutre à la benne. Il me file la gerbe, je me concentre sur sa poule. J’aime vraiment ses deux petites billes vertes. Elle me dit que j’ai pris sa place. Je décide d’adopter une attitude lointaine et hautaine. Ce genre de filles ne doit pas savoir qu’on les trouve attirantes. Je me lève et lui cède ma place. Elle pose son sac et jette un coup d’œil vers ma direction. Elle voit que j’attends debout pour pouvoir me rasseoir. Elle repasse devant moi et elle me touche l’épaule. Je suis surpris par ce contact et pense déjà à déboutonner ma braguette, mais elle finit par descendre sur le quai discuter avec son foutriquet de boyfriend.

Je ne me gêne pas pour la mater. Je dois quand même avouer qu’elle à un look de prostipute, dommage, beaucoup de filles ne savent plus être élégante de nos jours. Elle porte une robe de couleur beige plutôt courte, très moulante et qui laisse ressortir ses fesses et sa poitrine. Elle a un sacré body. Je suis à deux doigts de l’anévrisme. Je vois son idiot de gonze lui tripoter le cul et l’embrasser comme un mort de faim. Comment un tocard peut-il se taper pareille nana? Je me dis qu’il doit avoir de la tune ou un gros sexe, c’est toujours l’une des deux solutions, voire les deux, mais ces cas-là sont rares et devraient même être totalement prohibés par Jésus. Mais alors pourquoi ? Ça ne peut pas être non plus pour son intellect, je vais me répéter : il porte des claquettes et un marcel, en public qui plus est !

Le départ est imminent, elle remonte en grande pompe dans la voiture. Une fine mèche lui recouvre le visage, je fonds littéralement sur mon siège, mais je reste flegmatique. Je fais mine de ne pas la calculer. J’ai toujours mon iPhone qui me bousille les tympans, tout va bien. Non ça va pas du tout, je n’arrive pas à me concentrer sur le Sushi de Cocoon. Je zieute et zieute encore cette bombe à ma droite et j’ai déjà oublié tous mes soucis d’hier soir. C’est génial d’être un homme. Le train démarre, elle commence à retirer son ordinateur de son sac et tente tant bien que mal de le brancher sur le secteur. Moi, de mon côté, j’ai enlevé mes écouteurs et j’ai sorti un livre, histoire de passer le temps, mais surtout de lui montrer que je sais lire. Je ne réussis pas non plus à me focaliser sur les aventures de cul de Bukowski, je ne cesse de regarder à ma droite. Elle observe des pictures d’elle sur son PC, merci l’humilité… une fois de plus je m’en carre, elle est vraiment jolie donc je lui pardonne tout ce qu’elle veut. C’est con, un homme.

Je n’y tiens plus, je dois agir, lui parler, mais comment lancer le truc ? Je ne trouve rien, aucune possibilité, alors j’attends qu’il se passe quelque chose. Il ne se passe rien mais alors, rien du tout. Elle arrête de se masturber sur ses photos et essaie d’adopter une position confortable. J’ai envie de lui sauter dessus, de lui arracher ses vêtements et de lui faire l’amour ici, là sur le champ. Mais au lieu de ça je sors mon laptop et commence à écrire. Je la vois qui lit par-dessus mon épaule. Parfait, à moi de jouer. Elle doit se demander ce que je peux bien foutre, moi-même je ne sais pas ce que je suis en train de foutre. Je corrige les fautes d’une de mes nouvelles puis, pour lui montrer que je parle italien, je me mets à faire des exercices dans la langue de Dante      (l’ecrivain, pas le défenseur brésilien du Bayern) et à écrire des phrases qui ne veulent absolument rien dire tout en espérant qu’elle ne soit pas italienne. Je me démène pour lui prouver que je suis intelligent et que jamais je ne ferais les mêmes fautes de goût que son type. Elle me regarde avec attention, peut-être par admiration ou alors comme une bête de foire, je pencherais plutôt pour la bête de foire.

Au bout d’une heure de voyage, je n’ai plus rien à lui montrer. Je sais bien faire la roue, mais j’ai peur de ne pas avoir assez de place pour réussir mon geste. Je pose Buko sur ma tablette, je chope mes burnes et m’arme de courage. Je me retourne vers elle et lui balance un « tu vas où » façon old schol ghetto youth. Elle tourne la tête et me dit : Arras. Rien de mieux pour briser la glace. On commence à discutailler, le dialogue n’est pas très palpitant. Question bateau, réponse sans intérêt. Elle ne semble pas prétentieuse, et paraît plutôt naturelle, pour une fille qui sait qu’elle fait partie de la confrérie des bombes atomiques. Par contre, je dois tout de même avouer qu’elle s’exprime super lentement, c’est loin d’être une flèche. Elle débute quasiment toutes ses phrases par “tu sais” et à chaque fois que je lui réponds, elle me dévisage comme une oie à qui on est en train d’enseigner le break dance. Je lui raconte un peu ma vie. Elle me dit qu’elle me regardait tout à l’heure et qu’elle était choquée. Elle trouve que je ne laisse pas mon cerveau une seule minute tranquille, que je lis puis écris, puis corrige. Je meurs d’envie de lui répondre qu’elle, en revanche, devrait aller chercher le sien le plus rapidement possible. Je lui pose des questions sur elle pour résoudre l’énigme du tocard en claquette et je finis par apprendre qu’il est footballeur. Ça n’est finalement qu’une poule de footballeur. C’était pourtant simple. Elle me dit : “tu sais, je vais venir vivre avec lui blabla”, j’écoute plus vraiment, je suis blasé. Mon triste pénis s’avoue vaincu et bat en retraite.

Je ne peux pas lutter contre un sportif pro, même s’il est laid comme un pou, écervelé, il ne boxe pas dans la même catégorie que moi. Il a un portefeuille bien rempli, une situation, un égo démesurétout ce à quoi aspire une femme.

Je tombe un peu sur le cul, je suis déçu, je pensais que c’était juste un pauvre type à qui j’aurais pu piquer la meuf, comme toute honorable ordure qui se respecte. De son côté, elle m’apprend qu’elle est modèle, qu’elle va lâcher son Arras natale pour s’installer avec son copain. Elle m’avoue qu’elle a peur de tout quitter pour un homme, elle, si indépendante est prête à se couper les ailes pour son couple… tu parles ! Elle est bien contente d’avoir réussi à lui mettre le grappin dessus. Je rumine cet échec, j’avais l’impression qu’on avait un certain feeling, mais bon, j’avais oublié : les footeux sortent avec les mannequins, cycle animal du 21e siècle. Moi, simple étudiant, looser en puissance, comment ai-je pu m’imaginer quoi ce soit ? C’est tout moi, nos enfants auraient pourtant pu être si beaux…. Elle m’annonce qu’elle veut se changer, elle a froid. Je la laisse passer. Elle revient 15 minutes plus tard, vêtue d’un slim, avec un top qui étouffe encore plus sa poitrine, la pauvre. Bref, ce genre de look que ce genre de mec kiffe.

Tous les autres mâles de la voiture l’ont remarquée lorsqu’elle est passée. Ils sont tous à l’affût. Un type en face de moi ne cesse de la guetter depuis tout à l’heure et pas comme un fleuriste cette fois-ci. Sa femme à beau lui parler, il n’en a rien à foutre de cette conne ménopausée, lui il veut la brunette fraiche comme la première brise.

Elle reprend sa place et commence à somnoler. Je saisis mon livre avec dépit. Je lui jette des regards de temps à autre et finis par mettre mes Wayfarer pour être plus discret. À votre avis ça sert à quoi de teinter autant les verres ? Pour le coup, je devrais faire échange avec les lunettes de son mec, ça conviendrait parfaitement à mon attitude de pervers. Le haut de sa poitrine est parsemé de grains de beauté, j’aimerais tellement pouvoir plonger à l’intérieur de son top, je m’y perdrai avec un plaisir non dissimulé. Le TGV freine, on arrive à Arras. Je n’ose pas lui demander son numéro ni même son Facebook, à quoi bon ? “On se reverra peut-être sur Nantes”, c’est que je lui dis, elle acquiesce et me salue. Je la regarde s’éloigner. Le train redémarre, je la cherche sur le quai, elle n’y est plus. J’ai comme un sentiment d’inachevé. Je reprends ma lecture, je sens que mon cerveau recommence à s’irriguer correctement. Le vicelard reparle à sa femme, je remets mes écouteurs. On ne s’est jamais revus.

un-mec-a-sapin
Joyeux noël
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