Saudade

Au-delà des chimères que je m’attarde à rechigner durant des heures, insatiabilité, ambition démesurée, je souffre de toutes les affres du mâle blessé qui ne réussit pas assez. Je suis une bête malade. La jambe droite me démange, encore ces fourmis qui se promènent un peu partout. La douleur s’estompe, la jambe gauche me gratte à son tour. Foutu carrousel enrayé.

De toutes les chances malheureuses opportunes je suis absent. Je n’arrive pas à concevoir le gris, c’est soit tout noir ou tout blanc, triste paradoxe pour le mulâtre que je suis. Certains parlent de destin, d’autres de félicité. Pour ma part, je demeure muet. Ciel nébuleux, ondée glaciale, la brise me viole le visage encore et toujours. Pourquoi suis-je ici ? Pour quelques maudits billets ? Pour un avenir que je n’ose imaginer à voix haute ? Je dépense mon énergie à vouloir que tout soit parfait. À tenter ceci ou cela. Rien n’est jamais ainsi. Tout tourne de travers et quand tu finis par abdiquer, ce que tu n’attendais plus finit par se produire. Te voilà incrédule. Tu n’avais plus que des miettes et te voici loaded à nouveau. Puis tu finis par te gaver comme une vulgaire oie, la veille d’un soir de réveillon. Le lendemain, tu entends les cloches qui résonnent et tout s’évanouit. On te la coupe et on te l’emballe proprement dans du cellophane, pour la prochaine fois. Le temps défile à une vitesse confusionnelle. Personne ne sera là pour t’attendre. Ne trébuche surtout pas.

Mon leitmotiv pour rester heureux est de ne jamais songer aux instants où je l’étais vraiment. Y penser est la pire des choses, naissent tout un kaléidoscope d’images, un mélange d’odeurs, de sourires, de secondes, de micro moments où tu as conscience sans la moindre once de doute qu’à cette époque, tu étais parfaitement comblé. L’inquiétude n’est plus, tu te revoies ressentir cette joie extatique qui te transportait, te faisait frissonner, rêver, fantasmer. Pensées chimériques conduisant à l’analogie, te poussant à l’autodestruction. Se ressouvenir de ces moments, c’est se saigner à blanc. Je suis certainement lâche de croire ainsi, mais comment vivre heureux quand tu sais éperdument que ta situation actuelle n’est pas idéale ? C’est comme être en relation avec une personne dont tu sais d’avance qu’elle ne t’apportera rien d’autre que l’ennui. C’est se voiler la face, lamentable mascarade. Laissons donc ces desseins de côté, sur leur piédestal, sans les toucher, sans même oser les regarder. La vie se résume par moments à un triste jeu d’échecs. Tu n’es qu’un pion insignifiant qui essaie d’avancer sans jamais pouvoir sauter deux cases à la fois et tout autour de toi, tu math les rois, reines et consœurs se foutre gentiment de ta gueule, essayant à tout prix de te mettre en échec.

Saudade. Je finis par fermer les yeux et me retrouve loin d’ici. Je suis allongé sur un lit que je ne connais plus, un rayon de soleil caresse le parquet d’une étroite chambre, une pièce basse au mur décrépi. D’une petite fenêtre provient un effluve envoûtant qui m’enchante et me transporte tout près d’elle. J’observe. Tout en bas, le brouhaha général. J’y suis retourné. Je le sens, j’y suis, Naples. Les cris et les rires continuent. Je meurs d’envie de prendre part à la fête. Je m’empresse de descendre et parviens au beau milieu d’une venelle, encerclée d’interminables bâtiments. Je vois à peine ce ciel tragiquement coloré. J’avance d’un pas lent. Je contemple et respire. Je remarque toutes ces personnes souriantes comme jamais, comme un homme est admirable quand il sourit ! Nous autres, nous sommes si laids dans nos grandes villes, nous ne sourions jamais. Nous pensons avoir la plus belle ville du monde, c’est peut-être vrai d’ailleurs, mais nous sommes laids, atrocement antipathiques. Là-bas, l’atmosphère est différente, tu te sens libre de vivre. J’aperçois ces enfants qui paraissent si heureux, ils courent et sautent dans tous les sens, ce sont des gamins après tout, en devrait-il être autrement ? Nous autres sommes tellement renfermés, là-bas, on se parle, on se touche, on vit.

Tout semble s’évaporer autour de moi. La magie continue. Je suis à présent dans le train. Je sillonne l’Italie. Tout autour de moi, des décors défilant à toute vitesse. Contraste vert sur jaune, vert sur bleu et ainsi de suite. Là aussi, le voyage est une fête. Tout est fait pour pousser à la rencontre. Je m’assois en face d’une personne, elle me regarde dans les yeux et se met à discuter avec moi. Je suis surpris, je papote, mais je suis gêné, j’en crève de ressentir cela. À côté de moi, je remarque deux anciens qui bavardent comme des amis de longue date alors que je suis persuadé qu’ils ne se connaissaient absolument pas avant notre départ. Je meurs d’envie de participer, de faire la même chose, j’ai tellement de choses à dire, mais je me tais. En bon français, froid et conditionné à fermer sa gueule. On ne parle pas aux gens qu’on ne connait pas, voilà ce qu’on t’apprend quand tu es petit. Je les ai donc regardés parler pour moi, rire pour moi, vivre pour moi. Puis nous sommes arrivés à la gare et ils se sont tous salués, se sont échangés leurs adresses et je suis bien certain qu’ils ne se reverront jamais. Et alors ? Nous en France, lorsqu’on donne nos coordonnées, on s’attend à quelque chose, on veut une suite. Là-bas, la grande différence, c’est qu’ils vivent au présent. Ils ont passé un bon moment et c’est le principal. Nous, on prend le temps pour tout, on est languissant, on fait des projets, on vit dans le futur ou le conditionnel, mais je ne peux m’empêcher de me poser cette question, à quoi bon vivre au futur si le présent est irrespirable ?

Je descends du train et à nouveau tout s’écroule. Je suis désormais au bord de la mer, à ma gauche, l’imposant Castel dell’ Ovo au cœur de Naples. Les vagues se fracassent sur les rochers sur un rythme cadencé, les mouettes s’adaptent et battent la mesure. Le soleil est chaud, le vent traverse mes vêtements. Plus bas, quelques enfants sont en train de nager sous le regard affectueux des plus anciens. Je savoure, je suis en paix, je souffle. Au loin, les nuages approchent. Je tique. Le ciel finit par se couvrir. Les cris s’arrêtent, je n’entends plus. Les enfants et les oiseaux disparaissent, je ne vois plus. Un frisson me parcourt l’échine, je n’y suis plus. Mes yeux sont rouges, une larme me caresse la joue, glisse tout doucement, me chatouille.

Nostalgie, garce que tu es.

[1] Ti ho pensato. Litt : Je t’ai pensé (ou en bon français de Voltaire si tu préfères, lecteur : j’ai pensé à toi.)

Napoli
« Saudade »
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4 Comments

  1. Tout ça m’a rendu très nostalgique d’une contrée que je n’ai pas encore visitée; j’y étais avec dans la tête, en fond sonore, la BO d’un film de Woody Allen

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