Finlande, Russe et moment de solitude – Partie II

Je m’étais arrêté par ici : je reprends la :

L’aéroport est minuscule, on dirait un vulgaire parking d’Intermarché. Je commence à déambuler vers la sortie. J’aperçois un noir. Quoi même ici ? Incroyable ! On m’a appris que les Finlandais n’aimaient pas trop parler anglais. Je ne pense pas qu’il soit Finlandais (il n’est pas blond) il tombe à pic, il doit sûrement parler anglais ou français. Les joies de la colonisation comme dirait l’autre. J’ai trop envie d’aller le voir et de lui faire l’accent du pays. « Tchiiiiip Eh ! Mon frère » j’ai toujours rêvé de faire ça, mais j’aurais trop peur de recevoir une mandale bien méritée. À la place je lui demande où prendre le bus avec mon franglais, il me rétorque là-bas tout en montrant un petit panneau du doigt. Anglais impeccable, j’avais vu juste. Merci l’ami.

Je me sens comme emporté par le vent, devant l’arrêt de bus, je vois quelques personnes qui se les caillent sévère. Je les rejoins et me les cailles sévère à mon tour. Un bus arrive avec un bateau dessiné sur le cadran. Je dois me rendre à la gare puis à Helsinki (la capitale des blonds pour ceux qui ont séché la géo). Je ne comprends rien à ce qui est écrit avec leur langue dégueu, mais je sais qu’une gare et rarement représentée par un bateau. Je sais, je suis un génie. J’entends des Français, je leur demande si ce bus va à la gare, je leur dis que le bateau me perturbe et que je ne comprends pas les hiéroglyphes finnois. Ils me regardent avec leur tête de con sans rien dire. Bande de trouducs. Je me retourne. Un mec se met à me parler anglais et me pose la même question. Il est italien, c’est certain. Il rajoute des R absolument partout et il a cette intonation si particulière qui m’amuse beaucoup. Je le laisse galérer un peu avant de lui répondre en italien. Il est de Foggia. On commence à discuter, il est amusant. Il va rendre visite à une petite à Turku. Il fait Erasmus en Belgique. Le pauvre petit, il est au fond du puits, sa meuf qui vit en Italie lui a fait la surprise de débarquer en Belgique et désormais tout le monde sait qu’il est macqué, BUSTED. Je compatis à sa détresse. Contraint de venir jusqu’à Turku pour tirer son coup. Cela dit, il a de la réserve, doué le gamin, il part 2 semaines et a raconté à sa copine que son ordinateur ne fonctionnait plus. Pas de Skype possible. Vraiment clever. (Messieurs, prenez des notes). Il va rendre visite à une amie à lui. Il m’explique qu’il ne l’a pas vue depuis 7 ans, mais qu’elle était ravissante quand il l’a laissée. Je lui réponds que ces plans ne sentent généralement pas la rose. Il me regarde et rit jaune. Il me déteste et flippe de retrouver un gros boudin. Il me rétorque, et toi ? J’aurais mieux fait de fermer ma gueule. Je passe aux aveux. Je lui confesse que je fais 2000 km pour rencontrer une fille russe avec qui je parle depuis un mois sur internet. Il éclate de rire et ajoute qu’il espère pour moi que ça ne soit pas un trans. Connard. Je n’espère pas non plus.

J’arrive dans le « centre » de Turku. Mon dieu, bonjour la lente, lente, dépression. Tout est gris, c’est moche, c’est beaucoup trop propre, aucune vie. De temps à autre un blond passe, puis un autre. 45 euros plus tard, je sanglote dans le train. 45 euros pour 1 h 30 de trajet. Comment dit-on violer en Finnois ? Rien de bien passionnant pendant le voyage. Je pense à tout ça. J’ai le cœur qui bat à toute vitesse. J’ai fait plus de 2000 km pour voir une fille que j’ai rencontrée sur internet. Je me dis que c’est possible. Qui sait, peut-être qu’on tombera fous amoureux l’un de l’autre ? Que j’accepterai de porter une chapka et de troquer mon Chablis contre de la vodka (plutôt crever). Comment puis-je imaginer des choses pareilles ? Je dois être totalement désespéré ou alors névropathe. No idea. Cela dit, je pense qu’elle incarne aussi une espèce de fantasme. La fille de l’est, les beautés russes que Tolstoï, ou Dostoïevski prenaient plaisir à décrire comme les plus jolies femmes au monde. Elle représente cette inconnue, sur qui j’aurais pu fondre en flânant sur la perspective Nevski. Avec qui j’aurais pu scruter la Neva tout en traversant le Pont de la Trinité, main dans la main ; continuant vers cet autre Champ de Mars et aboutir juste en face de la Place du Palais, essoufflé par tant de grâce, de grandeur, de noblesse. Je jette un œil par la fenêtre, je ne vois que des forêts. Paysage monotone, bruit du frottement des roues sur les rails, mes paupières se ferment petit à petit. Ma Russe.

Le train annonce Helsinki city. Je descends et me retrouve sur le parvis. J’adore les premières minutes dans une ville. Cet instant où tu t’apprêtes à sortir de la gare. Tu flaires directement l’atmosphère qui y règne. Bien que les gares soient toujours des lieux mal fréquentés, j’aime beaucoup ces moments. Oui on peut le dire, c’est mon moment Nutella. Cette fois-ci, je n’ai absolument rien senti à part le vent. La ville ne m’inspire rien. Helsinki et ses pavés humides, ses statues de célébrités finnoises que personne ne connait, ses trams jaunes microscopiques, ses places carrées toutes grises, austères et froides. Ce n’est pas la folie. Beaucoup de gens en ce charmant matin. J’observe un peu partout. Je cherche ma Russe. Personne. Je m’assois sur un banc et observe. Ici, les blonds se baladent en sérénité, paix et harmonie. J’ai l’impression de faire tache et je n’ose pas les déranger. Je me sens mal, j’angoisse. Je veux limite m’excuser d’être chez eux. Il y règne un parfait équilibre. Mes réflexions deviennent sombres. Je me dis que dans une ville avec beaucoup de diversités, une multitude de cultures différentes, de couleurs dissemblables, tu éprouves moins ce genre de choses. C’est logique cependant. J’imagine que ces gens-là ont peut-être moins de problèmes de société. Ils partagent tous la même culture, une langue identique, un amour équivalent pour leur nation.

On aura beau dire, mais un étranger restera toujours un étranger. Surtout pour celui qui n’a pas la même couleur de peau. Le typé, celui-là sera constamment perçu ainsi, que ce soit inconsciemment ou pas. Il aura beau essayer, parler le finnois mieux que les Finlandais, se faire tatouer SUOMI sur le cul et se teindre les poils en blond, il n’en sera rien. Je suis assis sur mon pauvre banc et juste en face de moi, je vois ces anciens et ces jeunes dialoguer et plaisanter ensemble. Pourrais-je moi aussi participer ? Moi l’étranger à la face peu claire, aux cheveux bruns, pourrais-je rire avec eux ? Rien n’est moins sûr et le plus triste dans tout ça ? C’est que jamais je ne m’y prendrais à essayer. J’aimerais avoir ce sentiment d’appartenir à un groupe, de me battre pour lui, de pleurer de souffrance comme d’allégresse. On pourra me rétorquer, mais tu es français tu sais ! Oui, bon OK, j’adore le vin, le saucisson et le fromage, mais est-ce que cela suffit ? Je maîtrise la langue, mais comme je l’ai dit, je n’ai pas l’impression que cela soit assez. J’ai toujours eu cette espèce de névrose, cette crise identitaire, ce ressenti d’être finalement que la moitié de deux entités. Tiraillé à droite puis à gauche pour finir au milieu, seul, cloîtré, reclus. À chaque publicité télé, je remarque toutes ces familles qui bouffent des Knacki, de la purée, du jambon et je dois attendre oncle Benz pour avoir un peu de couleur sur un maudit paquet de riz. Où sont mes frères et sœurs métissés ? Où sont leurs rires et leurs chamailleries à table ? Où est ma mère noire nous préparant à manger ? Je ne m’identifie pas à ce que je vois autour de moi. Dans le métro, dans les magazines, sur internet. Moi, je vois des nuances, des contrastes. Ne suis-je pas français pour autant ? Et à l’instant où j’ose déplorer tout ça à voix haute, on me regarde comme un vieux réac, membre gold des Black Panthers se shootant au Malcolm X l’après-midi. Après quoi on rajoute souvent : « mais c’est normal, on est en France ». De même, quand je vivais en Italie, je ne me suis jamais senti si peu français de toute ma vie. Lorsque je déclarais que j’étais français, on me rétorquait avec un sourire, ah français, toi ? Mais… mais d’où ? Ben de France, tas de fumier ! Je finissais toujours par devoir leur expliquer que j’avais des origines africaines. Dans leur esprit, le français est un homme blanc. Et qui a raison dans cet éternel débat ? Que répondre à cela ? Les Antilles sont françaises, tout le Maghreb le fut également et la moitié de l’Afrique aussi. Qu’on nous dise à quoi ressemble un Français en 2013, donnez-nous une définition dans le Larousse, on ne fera plus d’erreurs, promis ! Et à quoi bon rechercher les chimistes qui ont tout mixtionné ? Que ce soit les colons, Napoléon ou Chuck Norris, ma conclusion est simple, à chaque fois que l’homme a voulu jouer les dieux, il a foutu la merde.

Toujours personne.  Je n’ai pas son numéro de téléphone. Gros coup de flippe. Et si elle ne venait pas ? Je n’y avais même pas songé un seul instant. J’aurais l’air d’un énorme trouduc, alone, à poil dans ma chambre d’hôtel, la bite sur l’épaule. Je suis dégoûté, blasé. Je m’appuie contre un mur. Ça se trouve c’est vraiment un trans ? Je devrais peut-être regarder les mecs ? Non, je ne vois rien. J’aperçois une fille blonde qui sort de la gare. Pas de doute, c’est elle, je lui fonce dessus. Banco. Elle est vraiment jolie. Moins que sur les photos cela dit, j’aurai dû me méfier lorsqu’elle m’avait dit qu’elle maîtrisait bien Photoshop. J’exagère et puis je m’en tape, crois-moi quand tu fais 2000 km, même si t’es en face d’un cageot AOC, tu étudies toutes les possibilités qui s’offrent à toi. Ses yeux bleus sont pénétrants. Nous discutons, elle est adorable. Elle a un très fort accent russe. J’ai l’impression qu’elle va me proposer à tout moment d’acheter une kalachnikov ou m’avouer que c’est une espionne du KGB. Drôle. On finit par prendre un café. Je suis content de finalement la rencontrer, mais j’ai le même sentiment que pour la ville. Je suis simplement content, pas transporté. Je suis un extatique, « content » ne me suffit pas. Je n’éprouve pas cette magie que j’ai ressentie auparavant. C’est étrange de se voir en vrai. Je n’ai pas pour habitude d’être timide quand j’ai déjà discuté avec une personne, mais là c’est différent. Nos cultures sont vraiment opposées. Nous ne parlons pas vraiment, nous nous regardons. Je pars lui chercher un café et lui apporte. Elle sourit et ne se propose même pas de rembourser sa part. OK, je vois le genre. Old school lady. Ça va encore me coûter cher tout ça. L’homme doit faire grincer le porte-monnaie. Je déteste ça. J’ai envie de lui dire que des femmes se sont tant battues pour l’égalité des sexes et elle, elle me laisse payer ? Mais paye bon sang ! Paye ! Bats-toi un peu toi aussi. Tchip.

Dehors, une fine pluie commence à tomber. Nous nous rendons à l’hôtel. C’est un grand bâtiment de brique particulièrement laid. Mais attention, j’ai fait les choses bien : plus grande piscine de la ville, sauna, hammam et tutti quanti. Cher, bien cher. Je lui propose d’y aller faire un tour jusqu’à ce qu’elle m’annonce qu’elle n’aime pas l’eau. Bordel de merde. C’est quoi cette banane ? Je me dis que j’aurais dû réserver des lits dans un dortoir pour cette sale ingrate soviétique. « Je n’aime pas l’eau » WTF ? Et tu te laves parfois ? On fera sans. On va se balader dans la ville. Décidément, Helsinki ne me fait pas rêver. Les rues sont vides, les personnes sont froides. Peut-être ont-ils moins de problèmes, mais je suis sûr qu’ils se font beaucoup plus chier. Je préfère notre diversité. Il y a tellement plus de vie chez nous. Si nous savions vivre en communauté, notre pays serait si plaisant. Mais là est le défi, utopique, beaucoup ne retiennent que les choses qui nous désunissent. Je me sens terriblement naïf de penser à cela, je ne devrais pourtant pas. Elle me voit perdu dans mes pensées, tiraillé de toute part, elle me prend la main. Elle sourit et découvre ses dents parfaitement blanches. Je me dis que cette main dans la mienne, ce contraste sont le symbole même de la diversité. Deux êtres qui n’étaient pourtant pas faits pour se rencontrer, que tout isolait, la culture, la distance, la langue. Une preuve que cela peut peut-être fonctionner, lorsque l’on prend le temps de connaître l’autre, de l’embrasser, de l’entendre.

Le lendemain, nous avons fait quelques photos puis nous nous sommes quittés. Je suis allé à Intermarché prendre mon avion. J’ai déserté la Finlande avec ce goût amer dans la bouche. Deux heures plus tard, j’étais à gare du Nord, avec mon sac pour seul ami. Je n’y retournerai certainement plus. Je l’ai revue sur Paris quelques mois plus tard, puis nous nous sommes à nouveau laissés, pour de bon cette fois-ci.

PS : On dit raiskaus (violer en finnois)

Le riz c'est la vie.
Le riz c’est la vie.
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3 Comments

  1. Un délice ce texte ! Et puis, je ne pensais qu’une deuxième personne pouvait penser à Lente lente lente dépression en écrivant un texte ( super je l’ai dans la tête maintenant) ! Je suis contente, car tout le monde parle de la Finlande et ces autres pays du Nord, cela ne m’excite pas d’un brin, et maintenant, je sais pourquoi.

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