À toi

J’éprouve quelques spasmes nerveux, je vais enfin la revoir, Cassandre, je souris. Non vedo l’ora. [1]

Juste derrière moi, un véritable pandémonium. Je suis à Piazza Garibaldi, la gare de Naples. La ville vient de s’éveiller et l’éruption est perceptible. Des marchands de chaussures, des scooters à foison, des passants affluant de toute part. Naples, je te quitte. À regret, je te laisse. À regret, je ne divaguerai plus dans tes rues, caressé par le soleil, câliné par la brise. Je n’ai pas pu te saluer comme je le souhaitais. Je ne t’ai même pas fait honneur, j’ai honte de moi.

Hier, je suis pourtant retourné près de la mer. Hier, j’ai regardé ton immense Vésuve tout en pensant que je ne le verrai plus pour un moment. J’ai compris que je rebroussais chemin, que je revenais chez moi avec résipiscence, là-bas, où tout est aseptisé, où les personnes agissent avec discernement, bien sagement, opprimées par le faix des mœurs rigides et primitives. Hier, je t’ai dit adieu, je t’ai remerciée pour toutes ces choses incroyables que tu m’as fait connaître. J’ai frôlé de ma main chacun de tes bâtiments, églises, théâtres ou ruines. J’ai posé mon regard attendri sur chacun de tes habitants. Naples, tu me fais penser à la vie. Avec toi, les choses sont éthérées parfois ; répulsives, souvent. Tu ne tolères pas l’hypocrisie, tu es entière, sur ce point, je te ressemble. Oui, je l’admets, à certains moments, je t’ai abhorrée. Je ne t’ai plus supportée. Sentir toutes ces personnes en permanence, cet émoi indéfectible, ces cris persistants, tout cela m’a fait perdre la raison. Cela dit, à mon réveil, je t’ai chérie de nouveau et plus intensément qu’autrefois.

Je suis avec mes valises, et j’ai conscience que je vais bientôt te laisser. Crois-moi, je préférerais rester, mais je n’ai pas le choix. Naples, je te retrouverai, je sais que tu ne changeras pas, que tu demeureras telle que tu es. On ne peut pas te comprendre sans avoir vécu avec toi. Certains ne s’arrêteront qu’à la façade, sans chercher à te connaître. Ils ne verront que ta perfectibilité et passeront à côté de l’extase que tu peux procurer. Jamais je ne t’oublierai, le sais-tu ?

Je suis à présent à l’aéroport. J’ai ce sentiment que tout mon monde s’écroule. Comme si l’on extirpait un enfant à sa mère. Je me sens déjà orphelin de toi. Je t’en prie, promets-moi qu’on se retrouvera, que tu me donneras la main, comme autrefois. Je ferme les yeux et souris. Cassandre, je vais la revoir. Elle m’a manqué comme jamais. Cette année loin l’un de l’autre était si délicate, ce fut la preuve de notre amour. Vivre ainsi tout ce temps en s’aimant chaque jour un peu plus fort. Chaque mois, on s’est retrouvés, que ce soit à Séville, à Naples ou à Palerme, à Florence ou à Sienne. On a traversé ces villes splendides, main dans la main, s’arrêtant devant les vitrines des magasins, échangeant des sourires complices, dégustant avec zèle des plats locaux. À présent, nous allons nous revoir. Je suis ravi, mais j’ai aussi terriblement peur. Je suis terrorisé par le fait que ces décors finissent par nous manquer. Comment vivre normalement après 11 mois de songe ? C’est comme retrouver sa vie après une période de coma. Et si l’on craquait ? Si l’on ne réussissait plus à s’habituer à la monotonie ?

Naples je te quitte, mais je repasserai. Tu comprends, je dois la retrouver. Peut-être reviendrais-je avec elle ? L’accepteras-tu ? Je sais que tu le feras. Tu as le cœur sur la main. Je suis dans l’avion à présent. Le décollage est un supplice. Je te vois de là-haut. J’aperçois à nouveau ton Vésuve. Vu d’ici, il est encore plus impressionnant, j’aperçois ton centre-ville s’étendant de tout son long, bordé par cette éblouissante mer azur. Je sens une larme perler le long de ma joue, suivie de plusieurs autres. Je savais que ce serait déchirant de te laisser.

L’instant d’après, je suis à Nantes. J’ai le sentiment d’être un immigré dans ma propre maison. Je retrouve ma chambre d’antan, mon confort, tout ça sans aucune liesse. Où est mon bâtiment délabré ? Cette petite église au coin de la rue  où je me signais tous les matins ? Je crève de ne pouvoir retourner dans ma modeste pièce, bas-de-plafond. Je ne veux plus cette grande télévision ni cet ordinateur ou tout cet espace, j’ai simplement besoin de toi. Je pose ma valise et pars à la hâte. Vite, Cassandre. 11 mois, presque une année qu’on attend ce moment. Je ne me sens pas très bien. Je suis écrasé par le fait de t’avoir laissée et le bonheur de la retrouver. Tu sais, j’ai ce sentiment que quand je suis avec elle, rien ne peut m’arriver. Je sais qu’elle sera là pour me prendre dans ses bras. Lorsque je respire son odeur, que je caresse ses cheveux où que je sente ses bras autour de mon cou, j’oublie absolument tout. Je n’ai plus prescience de rien. J’ai l’impression que nous sommes tellement seuls, elle et moi, le reste du monde ne compte plus. C’est décidé, je te le promets, je reviendrai avec elle, tu vas l’adorer, j’en suis certain.

Je suis à quelques minutes de chez elle à présent et je sens mon cœur qui déraille. Je déraisonne. Je sonne à sa porte. J’aperçois sa silhouette derrière la vitre. Je me remémore nos dernières retrouvailles. Je lui avais fait la surprise de venir la retrouver, alors qu’elle vivait encore à Séville. Je me rappelle lorsque j’avais poussé la porte de sa chambre, et vu qu’elle m’attendait sagement devant son ordinateur. Je me souviens de sa réaction et de son visage troublé quand elle a levé la tête et compris que ça ne serait pas un énième rendez-vous virtuel au téléphone. J’entends à nouveau ses sanglots, je sens ses baisers humides sur ma joue, mouillés par ses larmes.

Quelques minutes plus tard, je suis pourtant seul dans ma voiture, en état de choc. Je ne sais quoi penser. Je ne sais où me mettre. Je me sens minuscule, je voudrais être un grain de poussière pour pouvoir me déposer quelque part et y rester définitivement sans que personne ne fasse attention à moi. J’ai tellement mal, je souffre, je saigne. Je suis en plein cauchemar, d’abord je te laisse puis c’est à son tour de le faire. Elle vient de m’annoncer qu’elle n’est plus sûre de m’aimer, qu’elle préfère qu’on arrête.

Pardonne-moi, je te l’avais pourtant promis, je le sais, mais je reviendrai seul.

[1] Non vedo l’ora : J’ai hâte (traduction littérale : je ne vois pas l’heure)

À toi
À toi
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14 Comments

  1. on découvre une nouvelle ordure là…Au fait c’est du fait de ton amour pour naples, que tu t’es nommé ordure ? 🙂

      1. je taquine !!! en tout cas, tu devrais l’habiller d’une belle robe rouge la napoli !

      2. Je t’invite en guest « STAR » aux tulipes. balance un texte. Sujet de ton choix. Pas de tabous, pas de limites !!!! Ecris ça, et je le publie chez moi. Je serai honoré, et puis que mon peu de lecteurs puissent te lire aussi et découvrir ton blog !

      3. fais peter le secateur, coupe bien raz les chevilles, et au passage marque chaque fesse droite d’une entaille profonde…hap ! j’arrete !

      4. j’aurai préféré que ce soit un texte 100 % ordurier ! Après vois comment tu le sens, et pis si t’as le temps, l’inspiration..Mais ca tu gères, j en suis sûr !

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