À celles

À toutes ces places où j’étais et ne suis plus. À celles que j’aimais et qui ne me chérissent plus. C’est si dur de ne pas savoir où on va. De se rendre compte qu’on n’arrive pas à être l’architecte de sa propre vie. Si difficile de constater que d’autres y parviennent si naturellement. Que leur couple fonctionne. De les voir avancer ensemble, yeux dans les yeux, main dans la main. C’est une situation tellement scabreuse de regarder ce satané plan, encore et toujours, de se demander ce qui ne va pas, ce qui ne tient pas, ce qui est bancal.

Communiquer. Ça semble pourtant si simple. Aligner des mots, rebondir sur ceux de l’autre. À deux, tout diffère. C’est de plus en plus dur avec Julie. On se dispute tout le temps, pour des badineries, pour des choses plus sérieuses, pour tout. Je sens qu’on va se laisser. Ça me crève d’imaginer ma vie sans elle. J’aime pourtant l’avoir auprès de moi. C’était si bien les premiers mois, comme toujours. La triste utopie relationnelle. C’est une histoire totalement différente de la précédente. Avec Cassandre, on avançait à 100 à l’heure, on voulait tout découvrir, sans attendre. On brûlait la mèche par les deux bouts, c’est peut-être pour ça que ça a fini par nous exploser à la gueule, par voler en éclat, me laissant seul, avec les quelques miettes de nous.

Julie ne parle pas beaucoup. Elle vit dans son monde à elle. C’est parfois très frustrant, surtout quand tu étais habitué à tout connaitre sur l’autre. Je la supplie de m’ouvrir la porte et chaque petit effort qu’elle fait et une victoire. J’ai envie de tout savoir sur elle. Mais plus je lui en demande, plus elle se referme. Alors, je laisse et j’attends qu’elle choisisse son moment. Il m’arrivait souvent de l’imaginer plus jeune, jouant toute seule dans sa chambre ou dehors avec les animaux, courir et s’amuser avec eux dans la ferme de ses parents. Cassandre est celle qui m’a apporté le plus de choses dans ma vie. Elle m’a ressuscité et fait embrasser une conception essentielle de la relation de couple, l’envie de se dépasser pour l’autre, chaque jour un peu plus. Elle a donné naissance à cet altruisme entre nous, m’a aidé à comprendre que ton partenaire devait te tirer vers le haut. Te pousser à réaliser tes rêves et t’étreindre lorsque tu n’y parvenais pas. On s’idéalisait mutuellement. On était sur le même pied d’égalité, c’était nous puis le reste du monde. Elle m’a totalement transmué, désormais, elle n’est plus là. Maintenant, je suis avec Julie. Je suis une version évoluée de moi-même. Une version qui correspondait à Cassandre, mais pas tellement à Julie. Elle qui est si différente, qui n’aime pas tant s’exprimer. Je pense même qu’elle aurait préféré le moi d’avant. Celui qui réfléchissait moins, celui qui prenait la vie comme elle venait.

Cassandre me poussait à extérioriser mes sentiments. Pour elle, c’était sain de tout savoir, sain de connaitre mes doutes, sain de voir ma perfectibilité, alors j’ai discuté naïvement, encore et toujours jusqu’à la scission. Julie ne veut pas être au courant de tout, elle me l’a clairement annoncé. Elle préfère ne pas parler de toutes ces choses. Voici la grande problématique : comment se réadapter à quelqu’un d’autre si rapidement ? À chaque nouvelle relation, une partie de toi rend l’âme. S’efface. La personne que tu étais quelques mois auparavant n’est plus. Désormais c’est toi + la nouvelle, l’ancienne tu l’oublies. Tout ce que tu avais construit jusque-là, les certitudes que tu avais sur tout un tas de choses, tout s’effondre. Tu es face à quelqu’un de nouveau, quelqu’un qui ne sera probablement pas d’accord sur ce qui était déjà acquis. Ça semblerait trop simple d’annoncer « cette fille est différente donc non, elle ne me convient pas, autant arrêter ». Justement, je trouve que deux êtres qui sont dissemblables sur certains points ont peut-être une vie de couple plus affriandante, faite d’échanges, de hardiesse et de découvertes sur l’autre. C’est juste que la nouveauté est stimulante et totalement déprimante à la fois. On pourrait me dire, « mais reste-toi même ! » J’ai la certitude que l’un n’empêche pas l’autre. Je ne pense pas non plus que ce soit un manque de caractère de s’adapter à son partenaire. Je conçois ça comme quelque chose de plutôt normal. Ça me semble prétentieux de s’imaginer qu’on aurait simplement besoin d’un sosie, de quelqu’un comme nous pour se sentir comblé.

J’ai pour dessein de poétiser la personne avec qui je suis. De la mettre au-dessus des nuages. C’est aussi pour cette raison que lorsqu’elle me déçoit, la chute est des plus rudes et le chemin inverse, complètement impossible. Elle retourne sur terre, parmi les hommes, le commun des mortels, de ceux qui ne durent qu’un temps. Les éphémères.

Julie est assise en face de moi, elle sanglote. C’est la dispute de trop, je le sais. Je me sens comme asthénique. Ne sachant comment réagir. 30 minutes que j’essaie de lui faire comprendre que je n’ai pas envie de la laisser. Dès que je dis quelque chose, je ne fais qu’empirer les choses. Elle se tord les poignets et crie qu’elle ne souhaite plus continuer. Je veux me mettre à genoux, la supplier de rester, faire pénitence, lui avouer que j’ai l’intention de m’améliorer, pour elle. J’ai envie de la prendre dans mes bras, de la consoler, de sécher ses larmes, de lui expliquer que c’est seulement une mauvaise passe et que ça arrive à tout le monde. Qu’on s’envolera bientôt tous les deux, pour un autre pays, loin, là-bas, au soleil, près de la mer, juste elle et moi. Puis j’aperçois ce voile rouge, il virevolte devant mes yeux. À gauche, puis à droite, doucement, paisiblement, impavidement. Alors je l’observe s’agiter et me laisse hypnotiser. Elle dit qu’elle s’en va, elle prend ses bagages et descends les marches. Je sens qu’une partie de moi se lacère. Toujours ce voile. Il m’obsède, me subjugue, me fait danser. Elle est dehors désormais, elle tire sa valise et je la regarde s’éloigner sans bouger. Je suis sur le trottoir, je ne l’aperçois plus à présent. Je me dis qu’aimer quelqu’un c’est aussi le savoir laisser s’en aller lorsque l’on constate qu’on est seul sur le champ de bataille. À quoi bon se battre pour quelqu’un qui n’a plus la force et ne souhaite plus qu’abdiquer ? L’instant suivant, le voile tombe, je tourne la tête et regarde autour de moi, mes mains, elles sentent son parfum, je les hume de toutes mes forces. Tout un tas de questions sans réponses défile, pourquoi, comment, ou ? Je l’aimais pourtant… Non ? C’est terminé. Je suis seul, totalement seul.

Paradoxalement, cette rupture a été plus difficile à vivre que la précédente. Lorsqu’on te quitte, tu n’as pas le choix, tu subis, tu acceptes et essaies d’avancer. Julie et moi, nous nous sommes laissés, d’un commun accord. Abandonnant le chantier, fuyant chacun de notre côté. Pendant quelques jours, j’essayais de refaire l’histoire. Si jamais j’avais été plus persévérant ? Si je lui avais couru après à cette minute ? Si j’avais déchiré ce sale voile ?

***

Depuis quelques semaines, je suis totalement sous le charme d’une fille que j’ai rencontré à une soirée entre amis. Elle s’appelle Lou, j’ai toute de suite aimé ce prénom. J’avais vraiment eu un coup de cœur pour sa personnalité. Je la trouvais légère, drôle et intéressante. Ses blagues, parfois douteuses me plaisaient. Son sourire, je pense que c’est ça qui m’avait fait le plus fondre chez elle. Il était lisse, naturel, sincère contrastant avec un regard pétillant qui dégageait une certaine folie. Je me rappelle m’être dit que mon caractère collerait parfaitement avec le sien. Dès nos premiers échanges, je savais que ça serait intéressant de lui parler. J’ai toujours aimé ces jeux, cette fougue, ces messages enflammés. À chaque fois qu’elle m’écrivait, je souriais rien qu’en apercevant son prénom s’afficher sur mon portable. Quand elle ne me répondait pas, j’étais furieux et lorsqu’elle le faisait, cela égayait ma journée. C’était insensé. Tout ce qu’elle m’envoyait m’envoûtait. Je m’imaginais déjà avec elle. J’en avais parlé à Havane, un de mes amis proches. Il m’avait dit que j’étais une cause perdue. Il avait surement raison.

Nous nous sommes finalement vus. C’était un bel après-midi, vers la fin du mois de juin. Il faisait chaud et humide. La lueur du soleil m’aveuglait. J’étais arrivé en avance, un peu paniqué. C’était notre premier rendez-vous. Je savais que de son côté aussi c’était compliqué. Elle sortait également d’une rupture. Lorsque je la vis apparaître, j’eus une sensation étrange. Je me suis demandé si je n’essayais pas de remplacer Julie à tout prix. On commença à discuter et cette impression disparut presque instantanément. Elle me plaisait tellement. On s’entendait si bien. Je lui touchais la main de temps à autre, timidement. Ça ne m’arrivait pas souvent d’éprouver ce genre de chose. C’était vraiment étrange d’être avec une autre fille. On se quitta. Je lui baisai la joue craintivement et la regarda s’éloigner. J’avais l’impression qu’elle aussi se sentait un peu mal à l’aise. Quelques jours plus tard, nous nous sommes revus. Toujours cette fougue, ces mêmes sourires. On le savait, il se passerait quelque chose ce jour-là. Nous sommes allés sur les bords de Loire, observer le fleuve et discuter. L’eau s’agitait calmement, quelques canards barbotaient sereinement. J’avais envie de m’approcher d’elle, plus je lui parlais, plus elle me passionnait. Elle était encore plus délicieuse que la dernière fois. Je me suis dit qu’elle représentait l’équation parfaite, la solution à tout inconnu. Je l’ai finalement embrassée, ce fut comme un soulagement. Au-delà de cet acte fantastique, rempli de sens, je me suis senti soulagé. Soulagé de me dire que ce monde fourmille de belles âmes, comme Lou, qui attendent seulement qu’on prenne le temps de les découvrir. L’espoir, la nitescence de notre existence. Celui qui n’a plus la foi, telle qu’elle soit, politique, religieuse ou même amoureuse, celui qui l’égare, trépasse, chaque jour un peu plus.

Lorsque je l’ai ramené chez elle, je n’avais pas envie de la quitter. Je voyais qu’elle semblait étrange, extrêmement pensive. Elle descendit de la voiture, je lui fis signe de revenir. Elle fit demi-tour, et m’embrassa à nouveau. C’était inquiétant, ses yeux ne pétillaient plus, je lisais une nostalgie, une douleur qu’ils ne m’avaient jamais montrées. Je l’observais partir. Elle se retourna une dernière fois et me lança à nouveau un regard de détresse avant de disparaître. Je me suis dit que tout ça était récent pour elle, qu’elle s’habituerait et je suis rentré le sourire aux lèvres. Les rêves plein la tête. Je mourrais d’envie de la rassurer, de lui expliquer que nous deux, c’était vraisemblablement précipité, mais who cares ?

Je ne veux pas la normalité, je désire ce qu’on avait eu tous les deux lors de ces jours. Une entente, un feeling, cette véhémence, cette alchimie qui fait qu’on pourrait y arriver. Pourquoi marcher quand on a la force de courir ? Alors cours avec moi mon amour, cours et ne t’arrêtes pas, même si tôt ou tard on finira par lâcher, à ce moment-là, peut-être on marchera, mais pas avant… non pas avant. Je n’ai jamais eu l’occasion de lui déclarer tout ça.

Je ne l’ai jamais revue.

À celles
À celles

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8 Comments

  1. Je sens que je vais être obligée de « liker » tous les posts de ton blog…Encore une fois, c’est vraiment bien. Et l’écriture…J’aime vraiment beaucoup. C’est intéressant, le point de vue d’un homme. Une ordure, je ne sais pas, mais un peu romantique ? Sûrement.

    1. Merci beaucoup, oui j’ai pris ce nom en référence a « journal d’un vieux dégueulasse » de dieu Bukowski. J’essaie de varier les genres, des textes plus perso, des fictions très trash et quelques résumés de voyage, je suis vraiment heureux que ça te plaise.

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