Les pauvres gens

De nouveau dans ma piaule, seul et reclus. Je me laisse enivrer par mon ami Chablis. Il me fait tourner la tête, m’aide à tout oublier. J’avais ce choix à faire, mais je ne me souviens plus lequel. Il me semble juste que c’était important, comme souvent. Je suis prêt de la fenêtre. J’observe le jardin du voisin. Des vêtements flottent tout doucement, balancés à droite puis à gauche, dansant au gré du vent humide et impétueux. Comme ça doit être simple d’être un objet. De n’avoir aucune décision à prendre, de seulement se laisser guider, plier, repasser. Je ressens comme une envie de fermer les yeux et de retourner à un moment tranquille de ma vie, où je n’avais pas à agir, où j’éprouvais ce sentiment de liberté absolue, ravie et excessive…

Le vent souffle fort et s’engouffre sous la porte close. Je suis allongé sur un lit qui n’est pas le mien, dans une chambre qui m’est étrangère, jonchée au dernier étage d’une grande bâtisse. Je sens la chaleur sur mes tempes. Respirer, voilà le défi, coincé au milieu d’une véritable fournaise. Je me lève et jette un œil par la fenêtre. Un homme est assis sur une petite chaise en plein soleil. Il ne bronche pas, son visage souriant est marqué par le poids du temps. Il porte une djellaba blanche et un fez noir sur la tête. Au loin, les collines arides m’éblouissent, je reste interloqué devant ces maisons jonchées les unes sur les autres, incroyable Tétris. Un peu partout, j’aperçois ces drapeaux rouges qui flottent, ces étoiles vertes qui s’agitent dans tous les sens, caressés par cette terrible lueur à l’horizon. À ma droite, je peux entrevoir la médina, le cœur de cette formidable ville, Fès.

Je m’y sens si bien, comme si j’avais vécu à cet endroit toute ma vie. Il y’est des villes dans ce monde qui t’accueilles et t’enlaces pour ne plus jamais te laisser partir. Ça faisait des années que je n’étais pas revenu en Afrique. Ma première fois dans un pays du Maghreb. J’avais oublié à quel point la vie pouvait être simple, généreuse, souriante. Ce continent est pauvre, comme beaucoup d’autres et cela me permet de me déconnecter des choses superficielles qui sont devenues l’essence de mes jours.

Je suis chez Sou, un ami. Comme la majorité des personnes en cette période, il fait le ramadan. Toute sa famille également. Je décide de le faire par respect, je ne supporterais pas de le laisser me regarder manger et puis cette chaleur me coupe la faim. Je descends à présent dans la rue. Quelques hommes se tiennent dans l’obscurité et attentent patiemment leur moment. Difficile de sortir à jeun sous un soleil de plomb. De temps à autre, une mobylette passe avec fracas. Je souris flegmatiquement et continue d’avancer. Quelques anciens discutent calmement. Je me demande de quoi ils peuvent bien parler. Je finis par retourner vers la maison, écrasé par cette canicule. J’ouvre un portail de fer, puis traverse une étroite cour ombragée. Le père de Sou fait sa sieste sereinement. Je marche sur la pointe des pieds et parviens à l’entrée principale. Je tombe dans l’obscurité, les volets sont fermés, la cuisine est sur la droite et sur la gauche, j’aperçois les faisceaux lumineux de la télévision. Les plus petits se tiennent tranquillement, se chamaillant de temps à autre pour un oui ou pour non. J’arrive dans la pièce de vie. Tout est agréablement décoré, les mosaïques sur les murs, les nombreux canapés, le tout dans un style traditionnel marocain. Tout est parfaitement harmonieux. Sou fait la sieste sur des couvertures qu’il a posée par terre. Je revois son sourire quand hier soir il m’avoua qu’il adorait dormir comme ça. Cela faisait partie de l’aventure. Je m’allonge sur les quelques fauteuils, la télé résonne dans l’autre pièce, quelques flashs lumineux sur le plafond, je n’aperçois plus qu’un nuage informe, je ferme les yeux.

Le soleil disparut, la ville se réveille. J’entends les enfants crier dans la cuisine. Ils viennent de finir de manger. Lorsque je les rejoins, je vois toute la famille réunie autour de la table. On s’assoie sur des petits tabourets, très près du sol. Une faible lampe éclaire plusieurs assiettes bien remplies. Sou casse son ramadan avec une date. Je goûte aux olives, elles sont ambrosiaques. On me sert une citronnade, je me délecte. Sur la table, beaucoup de spécialités marocaine comme la pastilla, une sorte de feuilletée sucré-salée qui me rends accro en l’espace de 5 secondes. Au bout de 10 minutes, je ne peux plus rien avaler. Sou me regarde et affirme que je ne mangerais plus rien après. Je reste interloqué sur le « après ». On finit par m’expliquer que la tradition et de manger deux fois dans la soirée. Le premier repas serait en quelque sorte le petit déjeuner. Tout le monde se moque gentiment de ma naïveté, quant à moi j’annonce d’ores et déjà que je suis bon pour aller me coucher et ferais mieux le lendemain.

Sou tient à me montrer la ville de nuit. Assis dans sa petite Ford Ka, je regarde les routes partiellement éclairées. La circulation est incroyablement dense, les motos doublent de tous les côtés ; tout comme les voitures d’ailleurs. Sou s’énerve plusieurs fois et lorsqu’un type klaxonne derrière lui et fait signe qu’il n’avance pas assez vite, il freine et sort de la voiture pour s’expliquer. Son impulsivité me fait sourire. On finit par arriver dans le centre. Sou se gare tant bien que mal et nous descendons. Toute la ville est ici. De nombreuses personnes ont posé des affaires sur des nattes et font le marché à une heure insensé. Des néons et des lampes torches éclairent toutes sortes d’objets, vêtements, téléphone portable, chargeur en tout genre. J’observe toute cette nourriture à profusion. Sou s’arrête pour manger une spécialité, une soupe avec des escargots. Je refuse de goûter trouvant cela un peu trop exotique pour moi. Il a l’air de se délecter et ne peut s’empêcher de me dire que je rate quelque chose. De retour dans mon lit, je m’endors quasiment instantanément, des images plein la tête, gentiment bercé par le vent et les doux sourires de la vie Marocaine.

Le lendemain, nous allons vers la Médina Jonché sur une colline, la médina s’étend de tout son long, vaste et imposante. Des habitations délabrées donnent de la grâce à cet endroit. Les murs sont sales, défraîchis, la lueur du soleil fait ressortir tous ces charmants défauts. Lorsque l’on passe les portes de la ville, on se retrouve mêlé à un brouhaha général où tout le monde semble trouver sa place. Les enfants jouent entre eux sous le regard affectueux des plus anciens. Les marchands ameutent la foule et les quelques touristes, à venir découvrir leurs trésors. Je marche et j’observe tout autour de moi. Je fais vacancier avec mon appareil photo, mais ce serait un drame de ne pas immortaliser cette lueur qui caresse le minaret de la mosquée située en face de moi. Sur de nombreuses étales, on voir une abondance de nourriture traditionnelle. De nouveau, je veux tout essayer. En continuant d’avancer, on retrouve plusieurs boutiques de vêtements affichant des prix dérisoires. J’observe toutes ces personnes qui vivent le plus simplement possible et je ne peux m’empêcher de me demander comment j’agirais à leur place.

Je suis désormais à l’aéroport, j’ai mon billet dans la main, prêt à rentrer en France. Je me pose sur une banquette et tombe dans mes pensées. Ces jours à Fès ont été délicieux. Je n’ai pas vraiment envie de partir. Un petit garçon vient s’asseoir en face de moi. Il me lance quelques sourires que je lui retourne avec plaisir. Sa mère est avec lui à présent. Je savoure les villes qui me poussent à la réflexion. Pour cela, Fès a déstructuré mon esprit. C’est surtout cette cohésion religieuse qui m’a le plus frappée. Je ne pense pas qu’on puisse le comprendre sans y être allé. C’est si différent de nos pays laïques.

Je me dis que dans certains cas, la religion peut tellement rapprocher les hommes. L’homme se comportant si souvent comme une bête féroce, prête à tuer pour un rien, à vendre père et mère pour quelques sous. L’idée de croire en un être spirituel, capable de nous sauver de tous ces maux et de nous rendre meilleurs, lui fait honneur. Puis je regarde de l’autre côté du miroir et songe à tous ces barbares, animé par la haine et non la foi. Ceux qui détruisent et versent le sang, agissant de manière abominables sous le prétexte fallacieux qu’ils écoutent la parole de dieu. Je comprends également que cela peut aussi nous diviser, nous plonger dans l’hermétisme le plus total. Moi, ces monstres, je les maudis, un par un. Mais contrairement à ces âmes perdues, embourbé dans leur folie extrémiste, je plains surtout toutes ces personnes assez crédules pour leur accorder de l’importance. Tous ceux qui font l’amalgame et qui mettent tout un peuple dans le même sac.

Je ne suis pas musulman, mais ça me crève le cœur de penser qu’on puisse insulter toutes ces personnes qui ne font rien d’autre qu’avoir la foi. Dans un monde où la religion est désormais au second plan, où trop d’individus, terriblement médiocres, ne considérant rien, même pas eux-mêmes, se permettent de tout mélanger. Ces pauvres gens, se laissant vivre dans une société qu’ils estiment parfaite, bien que construite sur des préjugés vicieux et perfide. Ces pauvres gens se noyant dans leurs convictions qui ne sont que haine et méconnaissance. Je les invite simplement à venir ici. Ainsi, ils verront ces petits bouts de choux résister avec courage pendant le ramadan. Ils liront dans leurs yeux, cette joie et cette fierté quand la ville se plonge enfin dans l’obscurité. Ils les entendront dire à leur parent avec hardiesse : « tu vois comment j’ai tenu ». Ils comprendront ce que cela signifie vraiment. Après, probablement, ils arrêteront d’être apeurés et envisageront les choses différemment. Au fond, c’est humain de craindre ce qu’on ne connait pas n’est-ce pas ?

Alors qu’ils connaissent.

Les pauvres gens
Les pauvres gens

Publicités

3 réflexions sur « Les pauvres gens »

  1. (sourire)……………

  2. SpirituElle!Lui! 15/09/2013 — 5:18

    Je découvre de la spiritualité dans ce texte, et ça me fait aime ce style d’autant plus… ! Bravo

    1. Merci beaucoup, comme je l’ai écrit, j’aime ce genre de voyage qui pousse à te poser des questions sur la société dans laquelle tu vie. Je suis ravi que vous ayez aimé.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close