4 mois : Pâle Septembre- Chapitre I

 « Tu annonces le dernier ricochet de l’été, comment pourrais-je t’aimer ? »

Au départ, y’a une fille, Julie. On ne fait jamais rien sans raison. On peut se dire qu’on le fait pour soit même, mais au fond, y’a toujours une personne qui nous pousse à agir dans la bonne ou la mauvaise direction. À l’arrivé, y’en a une autre, Lise. À la fin, c’est le même sentiment que je retrouve. Ce petit truc qui rend dépendant, addict, totalement drogué. Tout quitter, d’un jour à l’autre, sans prendre le temps de réfléchir. Se répéter que ça va bien se passer alors qu’on n’en sait rien. C’est vrai après tout, si on a réussi à tout construire ici, alors pourquoi pas là-bas. Si je fais le bon choix ? no idea, quand il s’agit d’une grande décision, on n’est jamais sûr à 100 %, n’est-ce pas ? Y’a toujours une part de risque. Une possibilité que ça foire, que le plan ne se déroule pas comme prévu, qu’il fasse encore plus gris.

Cette immense multinationale m’a proposé un job. Bosser dans un call-center, il y’a quelques mois, j’aurais abhorré cette idée. Parler au téléphone toute la journée, quelle horreur. C’est une énorme boite qui a la base vendait des livres, mais qui maintenant distribue tout ce qu’elle peut. Attendez un peu et bientôt vous y trouverez des organes. Foies, cœurs, rates et poumons, et attention, toujours avec des frais de livraison imbattables.

Me voilà donc parti pour l’Irlande, Cork plus exactement. Un jour plus tôt, j’aurai été incapable de placer cette ville sur une carte. Pour l’heure, je me demande encore ce que je fais dans ce maudit avion. J’ai autant envie d’aller là-bas qu’un prisonnier au bagne. J’ai pris cette décision sur un coup de tête. Hier en fait. J’en ai eu marre et je me suis dit que mon avenir était surement ailleurs. Maintenant, je flippe. C’est horrible de tout laisser avec la peur au ventre, de s’interroger sur les choix qu’on peut faire dans sa vie. D’avoir conscience que personne en ce monde n’a de réponse convenable à vous fournir. Alors on se prend à jouer au funambule, à avancer à tâtons en priant de garder l’équilibre. Je me dis que parfois il vaut mieux ne pas trop réfléchir et simplement prendre des décisions sans se retourner, quitte à se briser les dents de devant.

Décollage immédiat, turbulence atmosphérique, atterrissage brutal. Je débarque dans mon nouveau pays.

À peine descendu, le vent me taillade les joues en guise de bienvenu. Je n’ai qu’un seul pull dans mes valises, autant dire que je risque de me la jouer Play Mobil pour un moment. Beaucoup de sourires depuis mon arrivée, les Irlandais semblent être des personnes très vivantes et accueillantes. Je loge chez Louise, une amie de la fac qui habite à Cork depuis quelques mois. Elle adore. Elle me dépanne pour 5 jours, ses colloques sont en voyage. Après, je serais a la rue. Je dois vite trouver quelque chose. Je suis heureux qu’elle soit là. C’est tellement rassurant d’arriver quelque part et d’avoir une oreille à qui parler. Le jour même, nous sommes allés prendre une bière au Crane Lane, un pub irlandais très fréquenté. L’endroit est cosy, la musique est bonne et ma première blonde d’Irlande est délicieuse.

La ville de Cork est assez jolie. Les routes et les bâtiments sont plutôt modernes. C’est vallonné, j’aime particulièrement les hauteurs de la ville. C’est agréable à regarder. De loin, on peut apercevoir des croix perchées sur le toit des églises. Un peu partout, on voit aussi des maisons entassées les unes sur les autres, comme étouffées par les nuages gris et immuables. Dans les rues, j’entends souvent parler français. C’est un peu dommage, je ne me sens pas vraiment dépaysé. Moi qui voulais améliorer mon anglais… Les Français sont attirés ici comme les abeilles par le miel. Il est bien plus simple pour nous de trouver un job. Pour beaucoup d’Irlandais, ça reste la crise. Ils doivent surement nous détester. Les affres de la mondialisation.

Le lendemain 6 h, mon portable vibre. J’ai rendez-vous à 7 h 30. Je dois signer mon contrat avec l’agence de recrutement. Dehors, il fait encore nuit. Louise habite sur une des collines de la ville. La vue m’apaise. Je vois toutes ces lumières qui flottent sagement à l’horizon. Je respire à plein poumon et sens l’air frais qui s’infiltre sous mes vêtements. Une vingtaine de minutes plus tard, je finis par arriver à la station de bus. Beaucoup d’autres personnes attendent également.

Je suis à présent en train de parler avec la femme de l’agence. Assis à une table dans la cafétéria, je souris bêtement et me contente de dire amen à tout ce qu’elle me raconte. Je fais oui de la tête, mais je ne pige que dalle. À un moment, elle me montre des chiffres, c’est le montant de mon salaire. Ça, je comprends. Rien à ajouter, c’est pas mal, j’ai même la possibilité de me tuer à coup de 60 heures par semaine. Alors en bonne abeille je ris et j’attends, prêt à butiner. Pour conclure son discours, elle finit par me lâcher qu’il y’a de fortes chances qu’elle me dégage en janvier. Amen.

Les jours suivants, je finis par trouver un appart en centre-ville. Je loge avec un type un peu barré. On a de bons rapports, je pense même qu’on deviendra ami. Je dois avouer que je l’admire un peu. Il est plus jeune que moi et pourtant, sa situation semble meilleure. Je comprends qu’en restant un peu dans ce pays, y’a de vraies chances de réussir sa vie professionnelle. Au travail, je m’entends bien avec plusieurs personnes, notamment un type qui m’a lui aussi hébergé pendant un ou deux jours. Je bosse encore et toujours plus. Parfois 60 heures par semaine, les jours passent à une vitesse folle. Tous les vendredis, l’agence nous arrose et l’argent coule à flots. Au taf, on nous distribue même des chocolats pour nous donner du baume au cœur. Dehors il pleut, tout comme les awards [2]de reconnaissance, une sorte de management à la Google, en plus cheap. Je finis par croire que j’ai fait le bon choix, j’ai un travail, de nouveaux amis, je souris.

La semaine qui suit, nous sommes à la fin du mois de septembre. L’air s’est rafraîchi et la pluie est omniprésente. Je commence à me sentir seul. Je pense à elle. Assis sur mon lit, je regarde les gouttes tomber. La fenêtre est à présent recouverte de buée. J’ai quelques flashs d’elle et moi. Elle me manque et je n’ai personne à qui parler. Les types avec qui je traînais font des soirées sans m’inviter. J’ai l’air si con et mon ego est touché. J’ai l’impression d’être le vilain petit canard. Un petit Calimero, sanglotant dans son œuf brisé. Je retombe dans mes travers. J’ai à nouveau le sentiment que tout le monde me déteste quand personne ne me calcule. J’ai toute cette haine propre à celui qui se sent rejeté. J’ai envie de leur crier à la gueule, leur dire que je n’ai pas besoin d’eux de toute façon, que je peux m’en sortir sans personne, mais pourquoi mentir ? Je sais que c’est faux.

Le soir j’ai essayé d’en discuter avec mon coloc, mais il ne m’a pas écouté, il m’a parlé de lui à la place. Calé contre le mur de ma chambre, j’entends à présent le vrombissement des voitures. Elles défilent en bas de ma fenêtre sans jamais s’arrêter. Je ronge mon spleen, je me rends compte que cette ville est agréable, mais n’est rien d’autre qu’une plaque tournante. Les gens se rencontrent pour s’oublier la minute d’après. Toutes ces personnes ne sont là que pour un moment. Elles veulent s’éclater, tout de suite et avec tout le monde. C’est un peu à l’image du travail, j’ai l’impression que ce ne sont que des amis à CDD. Des relations précaires, des délires d’un jour et puis plus rien. Tu t’entendais bien avec quelqu’un puis tu t’aperçois qu’elle ne te calcule plus, parfois sans aucune raison. Le plus pitoyable, c’est que j’ai l’impression que tout le monde semble y trouver son compte.

Pour moi, tout ça, ça n’est que de la poudre aux yeux. Je ne sais pas agir comme ça. C’est désespérant, faux, cacophonique. J’ai besoin de connaitre une personne pour l’apprécier. De savoir qu’on peut compter un minimum l’un sur l’autre. Ou comme avoir des centaines d’amis, followers et tutti quanti, puis retrouver une salle vide au moment d’extirper le venin qui nous bouffe.

Personne n’aime se sentir faible. Seul, on l’est toujours plus. Sans être pour autant H24 avec tes proches, le simple fait de savoir qu’ils sont là, suffit à te combler. Que si jamais tu avais ce besoin de discuter, même à 4 h du mat, tu parviendrais toujours à trouver une porte sur laquelle frapper. On se rend compte de tout ce qu’on a construit chez soi, qu’au moment où on le quitte.

Aujourd’hui, elle me manque, je crève à petit feu et personne ne me jette de flotte à la gueule. On me laisse cramer gentiment. La tout de suite, près de cette fenêtre, je voie ces gouttes qui tombent et qui, elles aussi me regardent m’embraser. La tout de suite, près de cette fenêtre, j’ai le sentiment morbide qu’elle peut me délivrer. Je m’imagine qu’en bas, je retrouverais mes amis, ma famille, ma ville. J’entendrais à nouveau leur rire, leur chaleur, j’apercevrais le soleil se jeter dans la Loire, derrière le pont de Cheviré.

À quoi ça sert de vivre loin de ceux qu’on aime ? C’est de la torture. Faire carrière, ça ne veut rien dire. Ou vouloir améliorer un futur qu’on ne connait même pas. Je pourrais tout autant me faire faucher dès demain en traversant la rue et mourir calmement, à cent lieues de ceux qui comptent vraiment.

Comme si l’argent pouvait tout résoudre…

Série 4 Mois :

« 4 mois qui se dérobent, son lot de joie et de murmures, d’ivresse et de sourires. 4 mois c’est si petit et pourtant tellement rempli de vie. »

Vangogh-nuit2

Le spleen de Septembre

La  bouffée d’Octobre

Mon délice de Novembre

La valse de Décembre

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8 Comments

  1. Ce que tu écris me rappelle le soir où j’ai fait quelque chose que je ne fais que très rarement : j’ai appelé mes amis pour leur dire que je me sentais moyen en forme et que ce serait cool si on allait boire des verres. Pas un seul (j’en ai appelé deux) n’a été foutu de décommander ses plans pour moi. Aors que je suis la connasse qu’on appelle à 4h du mat’. Au final, j’ai lancé une bouteille à la mer sur Twitter et j’ai passé une excellente soirée avec quelqu’un qui est devenu mon pote. Finalement, la vie est bien faite (pas tout le temps, je te l’accorde…). Et sinon, je suis bien d’accord avec toi, l’argent c’est bien beau mais loin des siens, ça ne vaut pas grand chose. Mais si c’est que jusqu’en janvier, ça passera très vite 😉

    1. Hello, merci pour ton commentaire, je comprends parfaitement, c’est si triste de se rendre compte qu’on est la pour les autres et que l’inverse n’est pas forcement vrai. Ces amis ne devront cependant pas s’étonner de trouver la porte fermée la prochaine fois qu’ils pleurnicheront ! J’écris la plupart des choses avec un an de recul, ça me permet de mieux voir et de ne pas être trop portée sur le moment. C’était donc l’an dernier, je te laisse lire la suite pour voir comment ça évolue. En tout cas, j’aime toujours autant tes articles 🙂

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