4 mois : La bouffée d’octobre- Chapitre II

« Octobre, à ton contact la saveur estivale n’est plus, les feuilles mortes se ramassent à la pelle, tu pallies l’horizon de ton triste voile gris »

 Je me roule dans mon lit, je n’arrive pas à fermer l’œil. J’entends les gouttes qui frappent le bitume avec indifférence. À présent, c’est au tour de mon radiateur de répéter une curieuse mélodie. Je regarde par la fenêtre, le ciel est bouché, tragiquement gris. Je soupire. Ça fait 5 jours qu’il pleut sans arrêt. Tout ce temps sans voir un rayon de soleil, ce climat me déprime. J’ai pourtant toujours aimé la pluie. Plus jeune, quand je vivais au Cameroun, je savourais l’écouter me bercer. Je me souviens, c’était irréel. La ville devenait comme sourde, totalement morte. On pouvait seulement entendre les grosses gouttes tomber avec fracas sur le toit des maisons. Une sorte de symphonie métallique. Je m’endormais alors sereinement, m’imaginant courir sous le déluge, rincé par cette eau chaude, immaculée. Ici, les averses n’ont pas le même gout. Ici, je suis à l’arrêt et la flotte me frotte le visage comme des lames de rasoir. Je suis en sang et je me noie dans l’acide, dans cette solitude aride que je ne supporte plus.

Le lendemain, j’ai pris mes billets pour Nantes. Que ce soit une chambre, une maison, une ville, un pays ou même la seule présence de certaines personnes, quand rien ne va, c’est toujours rassurant de savoir qu’il existe au moins un endroit où l’on se sentirait en sécurité.

Une poignée d’heures et de minutes plus tard, je me retrouve à l’aéroport de Nantes. Voyager si rapidement est décidément la chose que je préfère dans notre triste époque. Du gris je passe au bleu. Je remarque seulement quelques nuages blancs, dessinés ici et là. L’air est délicieusement doux. J’observe toutes ces personnes qui parlent autour de moi. Elles discutent entre elles dans une langue que je comprends et maitrise parfaitement. J’ai comme ce désir d’aller tous les voir, de les écouter, de tout savoir, tout connaitre et tout dire, de crier mon bonheur, d’hurler ma joie. Un peu à l’image d’un muet qui a retrouvé la parole aujourd’hui même. Enfin, je finis par regarder au loin et aperçoit ma mère arriver. Je prends ma valise et je flotte jusqu’à elle.

L’instant d’après, je me promène dans le quartier Bouffay, en centre-ville de Nantes. Je marche paisiblement sur les pavés, flânant devant quelques magasins. Je me sens si libre. Je redécouvre et m’extasie devant tout, que ce soit cette église que je n’avais jamais remarquée ou ce bâtiment que j’avais toujours vu sans vraiment faire attention à sa beauté. J’agis un peu à l’image du touriste, de celui qui sait que son temps ici est compté et qui profite mieux que personne de chaque moment. Je cligne des yeux et me voilà à présent assis à la terrasse d’un café. Sou est à ma droite, il parle avec allégresse. Nous sommes Place du Commerce. Au loin, j’entends les trams qui klaxonnent, sur ma gauche, une fille vient d’éclater de rire et le gars en face de moi vient de demander une bière au serveur, il la veut très fraiche, sinon il n’aime pas. Sou me parle de ses cours, puis on parle femme, comme toujours. Cassandre puis Julie, foutue litanie. 

Le soir venu, on se retrouve chez Florent autour d’un jeu de foot. Ca braille dans tous les sens, ça chambre gratuitement, les automatismes sont là, les gestes n’ont pas été oubliés. Pendant que deux d’entre nous s’excitent sur FIFA, les deux autres discutent de ceci ou de cela. Une soirée entre mecs quoi. En les écoutant me raconter leurs péripéties, j’observe peu à peu comment mes amis continuent leur vie sans moi. Pensée incroyablement naïve de s’imaginer que tout demeura toujours bien sagement à sa place. Pourtant, quand on part, on croit souvent qu’on fait le bon choix. On se sent même plus fort que ceux qui restent là, par défaut. Et puis, quand on revient, on jette un regard sur eux et on s’imagine qu’ils font du surplace, que rien n’a vraiment changé pour eux. Plus la soirée avance et plus je comprends que finalement, le perdant c’est moi. Eux, ils s’habituent à mon absence tandis que moi, là-bas, je n’arrive même pas à sortir la tête de l’eau. 

Lundi, 16 h. La nuit tombe gentiment sur Cork. Je suis rentré hier et je me sens tout neuf. C’était trop cour, comme toujours. J’ai l’impression que ça n’était qu’un rêve. Que je me suis réveillé ce matin et que finalement, rien ne s’était passé. Je marche sur Patrick Street, ébloui par les lumières criardes des enseignes de quelques magasins encore ouverts. Je vais chercher JP à la station de bus. C’est un très bon ami de la fac. Ça faisait quelques jours que j’essayais de le motiver à venir travailler avec moi. Il a finalement postulé et il commence la semaine prochaine. Son arrivée est un évènement, un grand bol d’air. Je me dis que j’aurais enfin un allié, un type en qui j’ai une confiance aveugle. Même si je sais qu’on risque de se prendre la tête, mais ce n’est pas grave, ça fait partie de notre amitié. Le plus important c’est ce que l’autre t’apporte pas ce qui te cause, n’est-ce pas ? J’en sais rien au fond… ce dont je suis sûr, c’est que je suis impatient de le retrouver. Quand je repense à tous nos voyages un peu partout en Angleterre, nos soirées à Pornichet, ces moments passés à rire, boire puis s’endormir sur la plage totalement saoul, je ne peux rien faire d’autre que sourire. 

JP est là depuis trois semaines et à présent je sors quasiment toutes les nuits. Je me prends à aimer cette ville. Il y’a des pubs à chaque coin de rue. L’atmosphère y est à chaque fois différente, les rires et l’hospitalité des Irlandais est un régal, ce sont de bonnes personnes de soirée. JP loge chez moi depuis qu’il est arrivé. Il vient de trouver un appart, il s’en va demain. Notre collocation à 3 ce n’est pas trop mal passé. JP ne disait rien, car on le dépannait, mais on voyait bien qu’il détestait vivre avec deux types aussi négligés. Il est un peu maniaque sur les bords et puis j’ai tout de suite su que ça ne collerait pas vraiment avec mon colloque. Ils se parlent et se regardent mutuellement comme deux bêtes étranges.

Nous sommes à la fin du mois d’Octobre, ça fait désormais deux semaines que JP est sur le floor avec moi. C’est comme ça qu’il appelle l’endroit où ils nous entassent. Ça consiste en un vaste open plan avec des ordinateurs et des téléphones à chaque bureau. On est tous divisé par nationalités, une salle pour les Français, une autre pour les Italiens, les Anglais, etc. Je ne vois pas le temps passer. On a une bonne équipe, on prend plaisir à travailler. JP fait des blagues aux clients, c’est un régal. Aujourd’hui il est particulièrement en forme, je viens de l’entendre demander à un client « comment s’écrit arobas dans votre adresse email » pendant qu’il parle, il me regarde et glousse en silence. Il met sa main devant sa bouche pour étouffer ses rires. Au téléphone la cliente ne comprend pas et chercher à lui expliquer. J’ai les larmes aux yeux. Au bout d’une bonne minute, il finit par lui lâcher « je rigole » je ne sais pas si elle a rigolé.

Toutes les semaines, un autre car arrive avec de la viande fraiche d’origine européenne. Au programme cette semaine : du français et de l’italien. Niam. À chaque fois c’est un peu l’évènement de la semaine. Les mecs se demandent tous s’il y’aura quelques mignonnes à se mettre sous la dent et les filles font de même.

La comparaison avec McDo ne s’arrête pas là, ici aussi, ça à l’air de coucher dans tous les sens et les rumeurs fusent à une vitesse fulgurante. « 

— Tu savais que A avait niqué avec B !

— Quoi sérieux ? Tu déconnes ! 

— Si je te jure et il parait que C dormait juste à côté et que D à voulu participer aussi ! » 

 Bref des enfantillages que tout le monde s’amuse à raconter à gauche, à droite. 

 Pour ma part, je me tiens tranquille. Je ne pense pas que je sois près de tomber sous le charme de quelqu’un avant un moment. Julie, toujours elle…

 Enfin, je dis ça, mais qui sait ce que me réserve novembre ?

A suivre la semaine prochaine :  Mon delice de Novembre

Série 4 Mois :

« 4 mois qui se dérobent, son lot de joie et de murmures, d’ivresse et de sourires. 4 mois c’est si petit et pourtant tellement rempli de vie. »

Nu-pleurant-1913-1914-Edvard-Munch-Munch-Museum

Le spleen de Septembre

La  bouffée d’Octobre

Mon délice de Novembre

La valse de Décembre

Publicités

6 Comments

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s