Chimères

Le souci dans cette charmante histoire, c’est le prélude. Ce qu’on m’a conté avant que tout commence. On m’a poussé à regarder le trailer[1]Ça paraissait sacrément bandant. « Tu es maitre de ton destin mon enfant, tu es quelqu’un d’unique, si tu veux une chose, tu y parviendras » je suis tombé dans le panneau. Ils pensaient m’aider, à leur époque c’est vrai que tout était possible. Période d’après-guerre, années 60, croissance économique, baby-boom, propriétaire pour une bouchée de pain, hippies niquant dans les parcs de tous les côtés sans jamais choper le DAS[2].

Peace, love et harmony.

Qui pouvait s’imaginer que le Malin utiliserait un rapporteur pour continuer de tracer l’horizon des générations suivantes. Mais entre nous, nos vieux devaient tout de même sentir la puanteur arriver. Que pouvaient-ils nous dire ?

Rien. J’aurai surement préféré qu’ils se taisent. Simplement attendre que la vie fasse son chemin et apprendre à avancer da solo[3], poco a poco[4]Jme voyais déjà en haut de laffiche. Le plus triste, c’est que je ne suis pas le seul. Dehors, il y’a toute une génération fourvoyée. Appelée la X, Y ou Z, les lettres on s’en tape, les faits sont là. Elle a écouté ces mêmes phrases optimistes en boucle. À la télé, avec ces séries hollywoodiennes merdiques, avec l’institutrice ou au moment de se faire border.Fable pandémique s’infiltrant silencieusement dans la cervelle.

Trop de bambins se sont vus remarquables, se sont imaginé que tout adviendra aussi facilement que dans les histoires de papa ou maman. Des millions à rêver d’une existence qu’ils méritent, digne de leur unicité. Mais si tout le monde est singulier alors personne ne l’est vraiment non ? Dai[5], il est temps de grandir mon petiot ! Les contes sont enterrés. Fée violée, licorne encornée, Bambi déchiqueté. Sida, récession, krach boursier, surconsommation et toute la misère de l’univers.

Où sont passés les hippies ?

J’échoue. Une fois, deux fois. Je me dis que non c’est impossible, je peux faire ce que je veux ! J’y parviendrais !

Je rate encore.

J’y crois de moins en moins, petit à petit je perds mon souffle. Je n’y arrive plus. Je ne comprends pas et avant que je capte, j’ai fini par abdiquer. J’ai un gosse, une femme, un crédit sur le dos pour une bicoque que je n’aime même pas. Je conduis un putain de break, où est donc mon cabriolet que toutes les pubs me disaient d’acheter ? J’ai une pitoyable petite vie rangée dans un tiroir. Serrure verrouillée à double tour. Ambitions muselées, ange asphyxié, bitume dans la bouche, cendre sous les paupières.

Sur Facebook, je tombe sur ces « amis » qui ont bien mieux réussi que moi. Besoin obsessionnel de comparaison. J’observe ce trop-plein d’information, cette vomissure continuelle qui se déverse encore et toujours. Je me noie dans cette fontaine de fiente. Je ne peux m’empêcher de scruter cette vitrine ignoble, d’épier dans ce microscope. Voyeurisme malsain, zoom trop puissant sur cet exhibitionnisme assumé. J’examine ce qu’ils veulent me montrer et rien d’autre. Photos de famille figées, sourires constipés. Plage les étés, ski les hivers. Le turbin pour ma pomme. Cabriolet, immense bâtisse, jardin avec piscine, femme sans kilos, haine qui pousse à l’ébullition. Rage mixée avec un brin de jalousie dans un blender. Au fond, c’est plutôt normal de ressentir tout ça, maman disait que j’étais unique, alors pourquoi ces connards y arriveraient et pas moi ? Le seraient-ils plus que moi ?

Questions sans réponses. Comparaisons vaines.

Dépression, mal-être grandissant, bipolarité, tous ces mots m’effraient comme jamais. J’ai peur de rejoindre la longue liste de ceux qui n’ont pas tenu. Ceux tombés dans une détresse insurmontable, bien trop certain que la vie ne pouvait plus rien leur apporter, comprenant qu’à défaut d’avoir une existence fantastique, ils s’enliseront dans cette triste banalité se nommant Quotidien.

Maladie de blancs, voilà comment il appelle ce genre de maux en Afrique. Comment ne pas donner raison à une grande majorité de personnes pour qui la première préoccupation reste manger. Je ne me souviens pas avoir vu de dépressif là-bas, seulement des sourires. Contradictoire pour des hommes qui vivent parfois dans des conditions impensables ici bas. 

Besoins physiologiques. Niveau 1 de la Pyramide. Foutu Maslow. Je suis bloqué au niveau 4 et je me lamente. Vicieux triangle de la mort, tous veulent arriver au sommet. C’est une pointe, un seul demeura, les autres dévaleront la pente. Bonheur, joie, cette équation simpliste : [ce quon aimerait avoir – ce quon a vraiment]. Les chimères d’une civilisation occidentalisée sponsorisée à coup de bien matériel.

« Papa… »

Loue vient de se réveiller. Elle a fait un cauchemar. Elle se tient debout sur le coin de la porte. Elle s’avance et tend ses faibles bras vers moi. Je la porte puis la dépose sur mes genoux. Elle me fixe quelques instants. J’observe ses petites lèvres qui frémissent. Je passe mes doigts dans ses longues boucles blondes. Elle finit par se blottir contre mon torse, son pouce gauche dans la bouche, son doudou dans la main droite. Le meilleur des mondes. Je vois à présent ses petits pieds dans son pyjama. Ils se frottent tout doucement. Rien de plus adorable que de petits pieds dans un pyjama. Ils ne bougent plus elle a du se rendormir. Elle sent si bon. Je donnerais tout pour elle. Je ferme les yeux et savoure.

À quoi je pensais déjà ?

portrait_jeanne_samary


[1] De l’anglais : Bande-annonce

[2] Du mec du ghetto : Sida

[3] De l’italien : Tout seul

[4] De l’italien : Petit à petit

[5] De l’italien : Allez !

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6 réflexions sur « Chimères »

  1. bonjour,
    Tu écris : « Dépression, mal-être grandissant, bipolarité, tous ces mots m’effraient comme jamais. J’ai peur de rejoindre la longue liste de ceux qui n’ont pas tenu. Ceux tombés dans une détresse insurmontable, bien trop certain que la vie ne pouvait plus rien leur apporter, comprenant qu’à défaut d’avoir une existence fantastique, ils s’enliseront dans cette triste banalité se nommant Quotidien. »
    Si on veut s’extraire du Quotidien que tu écris, il faut d’abord s’effondrer et souffrir dans celui-ci. Une fois arrivé dans les abîmes et abysses de notre existence, il est alors le temps de la résilience aussi dure soit-elle. Tenir le coup dans une vie qui nous plaît pas, seulement par peur de l’inconnu, ne serait-ce pas la une forme de lâcheté qui entretiendrait cette triste routine collective?
    En attendant de te lire à nouveau,
    W.

    1. Oui, je pense que l’on peut dire ça aussi. Du moins pour la dépression où ce sentiment de mal-être permanent.la bipolarité serait quant à elle une maladie, dans ce cas là, ce serait cruel de les traiter de lâches. Je suis parfaitement d’accord avec votre point de vue, si bien décrit. Moi de mon côté, je me contente de dire que par moment, j’ai besoin d’être triste, de me lamenter, de me prendre toutes ces choses en pleine face et d’attendre patiemment que l’orage passe. Je ne supporte pas cet optimisme qui veut que l’on soit à chaque fois heureux, c’est impossible et je n’en veux pas. Je dois passer par la tristesse pour savoir reconnaitre l’allégresse.

  2. Toujours aussi touchée par vos chroniques, si humaines, lucides, tristes, certes mais le sourire de votre petite fille rachète tout. Vous savez, l’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs, et vous avez la conscience de vos valeurs… rien qu’en cela, vous êtes unique

    1. Très touché également par votre commentaire, merci beaucoup. Je suis très heureux que vous ayez parfaitement compris le sens que je voulais donner à ce texte. Merci encore.

  3. Touchée quant à moi par votre texte, superbe…
    Sourire…

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