Salopard de Faucon

Debout dans le RER B. Je me dis que c’est bien la plus grande carotte de l’histoire. 9,70 le ticket pour être entassé comme des sardines dans des wagons pourris, sans clim, déjà amortis depuis 40 ans. J’observe toutes ces faces dépitées, tirées par les affres du quotidien, l’horrible traintrain de l’homme moyen. Ça se trouve, ils pensent pareil en voyant ma triste gueule. Je vais à Austerlitz. Je ne sais même plus pourquoi. Je ferme les yeux, me ressouviens de son sourire, il me lacère. Une amertume inattendue m’envahit, me coupe la respiration. Tache de sang. Je sens sa main qui caresse ma peau. Je souffle. Être un homme. Souffler pour ne pas avoir mal. Oublier et avancer. Faire l’inverse de ce qu’on aimerait vouloir vraiment faire. Qui est le génie qui a réussi à nous mettre cette putain d’idée dans la caboche. Je le haie tellement, je lui tailladerais les veines, le laisserait croupir dans sa maudite lampe pour qu’il comprenne sa connerie, se repente et me supplie.

Je jette un œil en face de moi. Deux femmes sont assises. Elles ont les calottes perdues dans le vide. De gentils bovins avançant allègrement vers l’abattoir. Au-dessus de leur tête, un écriteau. Y’a marqué « places réservées ». Je me mets à lire, machinalement. Apparemment, un type s’est fait assez chier pour chercher à qui de droit sont attribuées les deux places ou elles se trouvent. Il a même fait un classement. En number one  : les mutilés de guerre. Première question, faut-il absolument réunir ces deux conditions pour pouvoir poser son cul ? Je me dis que c’est totalement con, comment différencier un amputé lambda d’un autre qui aurait été sur le champ de bataille ? Le treillis ? Les médailles ? Ah ! Je sais ! Le cache-œil ! En deuxième, tous les invalides civils et les aveugles. Toi estropié de la vie quotidienne, tu peux y aller. Suivent les femmes enceintes assez malheureuses pour finir dans le RER, elles seront accompagnées des adultes ayant des mioches de -4 ans. En dernier, les personnes âgées de plus 75 ans. Donc mémé, si tu veux ma place et que t’as pas plus de 75 ans, c’est pas la peine. Cela dit, je ne comprends pas pourquoi ils sont les derniers. Selon moi, un minot tient certainement mieux sur ses pieds qu’une grande mère. Ils doivent surement prendre le capital vie en compte. Mémé a eu de jours heureux après tout. Je me demande comment ils ont fait pour établir les critères. Ils ont dû tous les réunir dans un wagon, puis jouer à un deux trois soleils pendant que le RER roulait. No idea, la seule chose que je sais, c’est que 9,70 pour rester debout à lire des conneries, c’est vraiment cher payé.

Je suis arrivé à la gare. La Ville lumière est inondée d’une lueur jaune. Je lutte avec mon sac à bandoulière. Je sue et avance. Je me souviens mieux maintenant. Je dois me rendre à Tours, je rentre en Irlande. Je suis blasé, je déteste avoir à retourner là-bas, à des kilomètres de mes amis, ma famille, d’elle. Oublie et souffle. 

Quelques heures de train plus tard, je marche tranquillement dans les rues de cette charmante ville. Ah, ma chère Tours, tes châteaux majestueux bordés de Sauvignon. Ta vielle cité et sa basilique Saint-Martin, ta tour Charlemagne, tu m’émeus. Je me sens serein chez toi, le cœur léger. Je retrouve ce sentiment qui me taraude souvent lorsque j’ère dans nos délicieuses bourgades françaises. Tours, je t’apprécie, mais je dois déjà te laisser, la navette va bientôt partir.

De tous les aéroports que j’ai traversés, celui de Tours est de loin l’une des plus grosses arnaques possible. Je suis pourtant conciliant. Prêt à accepter l’aérodrome de Turku, pas plus grand que le parking d’un marché U. Ou encore celui de La Rochelle où pour atterrir, l’avion fait un demi-tour incroyable, te donnant l’impression de te poser sur la mer et accessoirement de mourir, mais alors celui de Tours dépasse l’entendement. L’extérieur ne laissait cependant pas présager une si belle banane. On aurait dit un petit aéroport de banlieue, rien de bien inquiétant. Je rentre et vois deux pauvres files d’attente. Je veux inspecter les toilettes, fermées. Génial, moi qui me faisais une joie de pisser. Je me cale sur un banc, ça empeste l’urine, comme si quelqu’un s’était soulagé exactement là où je me trouve. Je regarde derrière moi, histoire d’être sûr que personne n’a posé son chibre sur mon épaule. Mais non, nothing. Je vais attendre dehors. Aucun banc pour s’assoir, je me met par terre et rumine.

L’heure de l’enregistrement arrive. Les employés s’amusent entre eux, ils ont l’air sympathique. Ils lancent des blagues aux passagers avec plus ou moins de réussite. Les pauvres, ils doivent sacrément se faire chier par ici avec 2 ou 3 vols par jours. Je m’approche de la douane à présent. Contrôle des papiers obligatoire pour aller sur cette île de malheur. Je les vois me regarder avancer. Pour eux aussi ça ne doit pas être folichon. Je me dis qu’ils doivent certainement se faire de petits défis entre eux, genre « Devine l’immigré » un jeu consistant à trouver la nationalité du passager avant qu’il lui présente son ID. Ils m’observent comme un niggas perdu à pékin. L’agent check, français, il grimace. Il a dû parier sur Paki. Enculé. « Bon voyage, il me dit » « Merci, je réponds » (enculé quand même)

Je repère des toilettes, Finally. Je pisse en paix puis vais pour me laver les mains. Robinet automatique dernier cri, il est splendide. J’approche mes pognes. Rien. Pas un pet d’eau. Je tape dessus comme un forcené, que dalle. Je m’essuierais sur quelqu’un. Je finis par débarquer dans la salle d’attente et là c’est l’alu total. Les passagers sont assis sur des putains de chaises de jardin en plastique. Il manque plus que le transat et la mère Michelle avec son râteau. Je me pose, ça grince de tous les côtés. Les relents de pisse me chatouillent toujours autant les narines. Je check ma montre, le vol est en retard. 30 minutes après, une dame nous annonce bien gentiment que notre avion à 4 heures de retard.

La guigne. Il est bien arrivé sur le tarmac, mais apparemment, un oiseau a endommagé le réacteur droit lorsqu’il a atterri 1 heure plus tôt. J’entends un type dire à sa femme « Ah t’vois, qu’j’avais ben vu une plume. » Tu sais où tu peux te la mettre ta plume enculé de beauf ? Une autre plus loin lâche, « Oh la pauvre bête » et la c’est le pompon. Je vois rouge. Connasse de Brigitte bardot de merde. Moi cet oiseau, si je l’avais en face de moi et bien je buterais encore. Même combat pour ceux qui ont de la compassion pour ce salopard. C’était un faucon plus précisément. Moi qui pensais que la consanguine familly les avait tous capturés pour leur Puy du Fou. Je l’ai toujours dit, un piaf n’est bon que frit dans mon assiette. J’ai un petit rictus démoniaque puis baisse la tête. 4 heures.

Second message de l’hôtesse. Elle y est pour rien, mais je la déteste elle aussi. Elle nous annonce qu’ils nous négocient des pizzas. 10 minutes plus tard, ils nous distribuent un voucher de 5 euros, trop aimable ce Ryan. 40 minutes après, je fais la queue, on se croirait à la ration. J’arrive avec mon bout de papier, je me demande laquelle je vais choisir. Nouvelle carotte. À défaut d’une pizza, on a droit à une vulgaire part qui vaudrait donc les 5 balles. C’était trop beau pour un putain de radin comme lui. Crois-moi à 5 euros, tu la sens passé ta slice. Dans la salle d’attente, les humeurs sont mitigées. Les Irlandais prennent ça avec sourire et rigole entre eux, sont cool ces Irlandais. Les quelques Français, comme moi, soufflent et disent que c’est inadmissible, sont cons ces Français.

1 heure défile. On nous apprend qu’ils ont envoyé un autre avion de Londres et qu’il arrivera dans une heure ou deux. Alors que je rumine mon désespoir, une femme qui se mate un film attire mon intention, elle n’a pas d’écouteur, si bien que tout le monde participe au dialogue. Un homme et une femme se disputent. On finit par entendre une espèce de pseudo musique sensuelle, le genre qui accompagne les scènes olé olé. Ça ne loupe pas, souffle haletant, petit gémissement, la poule en prend pour son grade et elle a l’air de bien kiffer. Drôle de situation dans la salle d’attente. gros silence, tout le monde fait semblant de ne pas calculer l’autre coquine qui se fait bien gentiment tringler. Je regarde autour de moi et souris comme un idiot, la musique s’arrête. Repos. 

Je sors me rafraîchir. Je papote avec un type de la sécurité aéroportuaire, une crème. On parle oiseau, forcément, le topic du moment. Il me dit que ça arrive souvent avec le vol de Dublin, qu’il est toujours en retard. Première nouvelle, merci de prévenir. Je maudis ce faucon, je travaille à 8 h 30 demain, il est déjà 21 h 30. Je suis censé atterrir à minuit à Dublin, puis me farcir 3 heures de car jusqu’à Cork. J’aurais le plaisir de pouvoir dormir 3 h avant d’aller bucher. 

Gros bruits de réacteur, pas de plumes, pas de « oh le pauvre ». L’avion est arrivé. Les Irlandais sont toujours contents, les Français ont rangé leur rancœur, y’a d’la joie tout le monde se presse pour embarquer, le soulagement.

Queneni.

On nous dit d’attendre à nouveau. On poireaute puis on nous balance qu’en faite ils ont fait venir un technicien depuis Londres pour checker l’avion au faucon. Après quelques minutes, il donne son verdict : rien n’a été endommagé. Nous partirons avec celui-là. Je ne vous dis pas le malaise. Tout le monde se regarde, genre : « putain crever avec Ryanair c’est vraiment trop cheap, Air France, Lufthansa, ça passe, mais Ryanair, qu’annonceront-ils aux infos ? » Mort low-cost, trop peu pour moi. Quelques Français poussent une gueulante, mais on nous certifie que l’avion est trop secure. La préoccupation gagne toutes les âmes. Ah ce moment-là, un gros malin a l’intelligence de balancer qu’un seul réacteur suffit pour nous faire atterrir à Dublin. Je le fixe avec toute la haine du monde, j’ai envie de lui coller mon poing dans la trogne. Ben oui grand con, le second réacteur c’est pour décorer, c’est bien connu.

Alors qu’on fait la file pour rentrer dans notre tombeau volant, je ne peux m’empêcher de me dire qu’on a attendu 4 heures pour qu’un type regarde un moteur dans le noir avant de nous déclarer qu’il était : OK. Quel gâchis. J’aurais bien aimé avoir des gosses. Tanpis. J’espère au moins me réincarner en fourmis. C’est cool une fourmi. Ca fait chier personne, ça va pas dans les réacteurs. Nous embarquons. Je boucle ma ceinture.

L’avion démarre, chacun s’observe avec crainte. Je jette à œil à droite puis à gauche, ferme les yeux et pense à demain.

Oh, c'est vrai que t'es mignon toi !
Oh, c’est vrai que t’es mignon toi !
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9 réflexions sur « Salopard de Faucon »

  1. Le lendemain meilleur… je vous le souhaite. Accablée par ce récit de vos aventures, vous aurez plus vite fait d’aller à la nage… Compassion sincère et merci, vos tribulations sont écrites avec tant de drôlerie.

    1. Ah oui, je me suis dit la même chose, je serais surement arrivé avant ! Merci pour votre commentaire, je suis ravi que vous lisiez mes articles 🙂

      1. Comment m’en priver ? Ils sont si drôles ou touchants et si bien écrits

  2. Y’a des jours comme ça!…
    … Des jours qui ressemblent à un gâteau de crêpes indigeste; je vous en rajouterais bien une?, qu’elle dit la cuisinière…

    En tout cas, scuz, mais moi qui n’ai pas eu à le bouffer, je t’assure que certaines m’ont fait marrer!!!

    1. Oui, joli le gâteau de crêpe ! Moi je l’aurais bien tenté ! Il t’en reste ?

  3. Je viens de tomber sur vos tribulations…un vrai plaisir à lire ! Je « follow » et reviens pour sûr !

    1. Bonjour Polina, merci du commentaire ! du coup, je suis allé faire mon curieux et j’ai découvert le tien. J’ai beaucoup aimé également. Écrire est un métier et on le remarque vraiment quand on lit ton blog. J’aime beaucoup comment tu alternes entre humour et ironie. Je follow et je prendrais le temps de lire vos autres billets !

  4. Ce post me renvoie à une anecdote d’incident technique aérien plus personnelle, donc j’imagine très bien par quelles étapes tu es passé.
    Je découvre ainsi ce blog, je vais prendre volontiers le temps de lire l’avant et l’après.
    Merci 🙂

    1. Je te remercie Karal 🙂 Prendre l’avion est souvent une aventure, surtout avec Ryanair.

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