Un intermittent, mon amour…

Il était 12.35 am. J’avais les yeux fixés sur le panneau lumineux en face de moi. J’étais sur commercial street, au croisement de worship street. Sur ma droite un couple discutait. Elle était brune, devait avoir trente ans, vêtue sobrement de noir. Lui semblait un peu plus âgé. Il portait un béret à carreau, de sa main gauche, il caressait les longs cheveux de sa belle. Je ne savais pas de quoi ils parlaient, mais ils se susurraient des mots doux à l’oreille. On aurait dit qu’ils étaient seuls, sans personne autour d’eux. Elle posa son front contre sa joue. Il ferma les yeux. On avait vraiment l’impression qu’il n’aurait pu espérer un meilleur endroit que celui-ci. Pourtant, plus haut, dans l’étage du dessus, on entendait le brouhaha d’une conversation rugueuse. Le bus de nuit n’était qu’un vaste ramassis de personnes plus ou moins soûles, essayant, en cette fin de semaine, d’oublier tous les maux de ces jours au turbin. Je me suis dit qu’au fond, rien n’avait vraiment changé. Les années passaient, les modes n’étaient plus les mêmes, mais la populace, tous ces gens ici présents, continuaient de se souler dès que possible, de travailler toujours plus dur, en espérant apercevoir des jours meilleurs. Je m’en allais, j’avais besoin de respirer, j’étouffais. Je devais quitter Londres.

Une fois de plus, j’étais assis sur ce siège d’avion minable. Une fois de plus je m’échappais. J’avais le sentiment de ne pouvoir écrire que tout là-haut, dans les nuages. Je me sentais enfin calme, libre de toute emprise, je ne contrôlais plus rien, si le coucou tombait, je mourrais et puis c’est tout. L’équation semblait si simple. Je ne pouvais plus rien.

Je me retrouvais à nouveau seul, j’avais préféré m’enfuir, les choses devenaient trop compliquées. Un couard, voilà ce que j’étais. Sur ma gauche, un couple de petits vieux dormaient paisiblement. Je regardais la vielle femme. Qui sait ce qu’elle avait vécu ? Peut-être qu’elle aussi à un certain moment, elle s’était enfuie ? Elle avait peut-être tout quitté du jour au lendemain pour un homme qu’elle chérissait. Elle fut amoureuse comme jamais, mais leur histoire ne dura qu’un moment et elle se retrouva seule. Elle fut déprimée de longs mois ou plusieurs années, mais elle n’y pouvait rien. Au fond, elle était persuadée que rien ni personne ne pourrait remplacer son bienaimé, jusqu’au jour où, agacée par les critiques, les conseils prodigues de ses amis et de sa famille, elle finit par se resigner à mettre son amour de toujours de côté. Cadenasser ses rêves. Elle trouva alors le chemin de la raison qui la conduisit au petit vieux à côté d’elle. Ce pti mari, bien comme il faut, qu’elle n’aura pourtant jamais aimé. La raison, rien que ce mot m’écœure. Raisonnable, je ne voudrais jamais l’être ! À quoi bon courir après une relation quand seuls les deux premiers mois me faisaient vibrer ? Lorsque j’en parlais, les gens en couple, les aficionados des films à l’eau de rose me rétorquaient « Mais c’est par ce que tu n’as pas trouvé la bonne, c’est pour ça. » Ils me balançaient ça généralement, sur un ton grandiloquent, dégoulinant de fatuité, se sentant tellement privilégié d’être en ménage. Suivaient d’autres conseils tous plus clichés les uns que les autres.

Au fond, je ne les enviais même pas, je me disais qu’ils ne se posaient pas autant de questions que moi, voilà tout. Ils faisaient comme la petite vielle, ils acceptaient simplement de vivre comme ça. Ils s’arrêtaient. Ils voyaient l’horloge tourner et s’imaginaient qu’il faudrait songer à se mettre au diapason. Quitte à être hypocrite, autant être deux. « Vieillissons ensemble, et puis… on n’aura qu’à faire des gosses tiens ! Monsieur trompera Madame, quelques match sur Tinder, “Oh c’est pas bien méchant, c’est juste du sport ! chérie je n’aime que toi !” OK madame pardonnera, mais de toute façon, Madame finira par lui rendre la pareil avec son iPhone. Si ces couples étaient heureux comme ça, bien à eux, mais le plus triste c’est qu’ils ne le semblaient même pas. Peut-être, au début, je n’en sais rien, mais maintenant, comme des millions de personnes, lorsque je les voyais, ils ne me donnaient pas cette impression. Où était cette folie des premiers jours ? Pour moi, ils ne faisaient que s’assommer. Ils connaissaient tous les défauts de l’autre, passaient leur temps à s’en plaindre, mais acceptaient de ses les coltiner pour le restant de leur vie. Ces deux inconnus dans le bus par exemple, je suis sur qu’ils ne m’auraient pas fait de discours préfabriqués sur comment déterrer son âme sœur. Eux, ils s’étaient simplement trouvés et ils le savaient, il ne fallait pas chercher plus loin. Ils savouraient leur chance, en silence.

Assis sur ce siège minable, je me disais que je ne courrais qu’auprès des relations à durée déterminée, précaire. Je n’étais rien d’autre qu’un intermittent de l’amour et ça m’allait très bien. J’avais le sentiment de n’apporter que de la déception sur le long terme. Quand finalement, elle comprenait que je n’étais pas celui qu’elle s’imaginait. Lorsque, son sourire, ses yeux, sa bouche ne me faisait plus aucun effet. C’était comme une malédiction. Au bras d’une brune, je rêvais en silence d’une blonde et inversement. Les rousses étaient peut-être mon salut ? Cela dit, je n’étais pas prêt à m’arrêter. D’être en couple par défaut. Pour faire bien. La vérité dans toute cette mascarade, c’est que peu importe ce que je pouvais me raconter, au fond, je n’avais jamais été fou de qui ce soit. Je pensais avoir aimé des femmes, mais jamais au point de me battre quand elles voulaient s’en aller. Une fois seul, les premiers jours, j’avais effectivement ce sentiment de détresse qui m’envahissait, cette impression de manque, comme si on m’avait enlevé quelque chose dans mon corps sans que je sache ce que c’était. Puis, les nuits se suivaient et je finissais par me dire que j’en trouverais une autre. Ce fut toujours le cas. Des femmes belles, intelligentes, drôles, je les ai eues à chaque fois. On a souvent eu ce quelque chose de spécial et puis à un moment, tout à capoté et j’ai laissé l’histoire sans la finir. En suspens. Je n’ai jamais aimé les happy ending au cinéma.

Assis sur ce siège d’avion minable, je savais que je ne partais seulement qu’une journée. Ce n’était rien un jour, c’était même ridicule, mais j’avais besoin de fermer l’œil, de me sentir libre. De voir ces nuages blancs à travers ce hublot, comme je pouvais l’apercevoir à présent, puis au loin ce ciel bleu, si parfait que je ne pouvais qu’avoir le sentiment d’être au bon endroit. Cette lueur jaune et cette teinte rouge que je remarquais désormais, épousant avec harmonie le gris de l’aile de l’appareil. Lors de ces voyages, j’avais l’impression d’être minuscule, de ne plus exister, le temps d’un vol. Sans que personne ne puisse me joindre. Peu importe ce qui m’arrive. Je perdais le contrôle, je remettais ma vie à ce type que je ne connaissais pas dans le cockpit. Le laissant s’amuser à jouer les dieux.

Plus que tout, je devais de me couper de ce je ne pouvais me passer. Je vomissais ces notifications, boulimie informatique, toutes ces informations inutiles sur ces amitiés surfaites crée par ces réseaux sociaux horribles qui ne faisaient qu’exacerber, chaque jour un peu plus, mon sentiment de profonde solitude. Besoin d’oublier ces visages au boulot, ces personnes qui me souriaient, me parlaient, mais qui au fond, s’en carraient totalement de ma vie, de mon bourrèlement, de mes bras que je leur tendais. Besoin d’oublier cette hypocrisie qui m’entourait et dont j’étais l’acteur principal, contraint de réciter ce texte cacophonique quotidiennement. Besoin d’oublier son visage, son sourire, ses yeux que j’aimais tant et que je ne reverrais plus… Besoin d’oublier cette existence qui chaque jour me dévorait un peu plus, m’éteignait un peu plus, m’immolait un peu plus.

Besoin de me libérer, de m’épancher, de crier à l’aide, d’écrire ce que vous venez de lire.

rothko3

 

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