Covent Garden

J’étais dans le métro. J’entendais la voix féminine qui annonçait les stations. Je me suis demandé à quoi elle pouvait bien ressembler. Autour de moi, beaucoup de visages fatigués, des traits tirés, minorités ethniques, Lower class londonienne, rentrant du turbin.

Elle m’avait donné ma chemise. Elle était dans mon sac. Je retournais chez moi. Quel fiasco ! Désormais, j’avais la certitude que jamais je ne la rêverais. C’était fini, j’avais claqué la porte. Enterrer la clé. Notre premier rendez-vous était pourtant si prometteur. On avait tout de suite accroché. On s’était rencontre sur internet. Nos conversations étaient intéressantes, je me couchais tard rien que pour échanger des mots avec elle. On s’écrivit ainsi quelques jours, puis on décida de faire connaissance. Primrose Hill, elle voulait aller là-bas. Elle disait qu’on pouvait apercevoir Londres depuis une colline. L’idée me plaisait. J’arrivai à l’heure, elle un peu en retard. Je n’éprouvais aucun stress, j’étais persuadé qu’elle serait à mon gout. Je l’avais vu en photo même si on ne sait jamais avec ce genre de site, au fond cela ne me semblait pas si important. J’aimais son esprit, sa façon de parler, son humour. J’étais déjà conquis.

Elle arriva, elle portait un jean clair, une veste grise en laine et avait un bonnet noir. Son visage était identique aux photos. Elle avait très peu de maquillage, j’appréciais beaucoup cela. Sa bouche était particulièrement belle, j’adorais ses sourcils, un peu désordonnés. Elle était plus jeune que moi, ses traits étaient si purs, si innocents lorsque les miens semblaient vils et marqués par tous ces échecs. Je l’observais avec plus d’attention, je l’imaginais un peu plus fine, mais je la trouvais resplendissante. On commença à parler et on ne put s’arrêter pendant deux heures. Pas un seul blanc. On oublia le parc qui fermait au moment où on arriva. On s’était mis à marcher sans savoir vraiment où on allait. On rigolait, se tenant déjà par le bras, comme un vieux couple qui se connaissait depuis 10 ans. On atteignit un petit square qui était traversé par le canal. Il y avait un banc. Derrière, un groupe de personne discutait. La nuit était douce, le ciel dégagé. Elle était debout et m’observait, je m’étais assis et faisais de même. Elle finit par s’approcher de moi. Ces deux billes d’un bleu si pures me fixaient. Je la dévisageais également, j’aimais sa chevelure blonde si parfaite. Nous étions nez à nez, je fermais les yeux, elle aussi. Premier contact intime, intense et savoureux. Ses lèvres épousaient les miennes à la perfection. Je chérissais son sourire et cette joie que je pouvais lire après notre premier baiser. Elle alluma une cigarette, on marcha de nouveau jusqu’à ce qu’elle soit fatiguée. On s’arrêta dans un bar, on prit deux bières.

Deux jours plus tard, nous étions chez moi, allongés sur mon lit. Nous ne pouvions cesser de nous embrasser. La scène me semblait irréelle. Je n’avais plus vécu cela depuis des années. On pouvait passer toute notre soirée, collé l’un contre l’autre. C’était comme si je redécouvrais le mot passion. Nous fîmes l’amour plusieurs fois. Je ne savais pas ce que je ressentais au fond de moi à ce moment-là, mais il y’avait quelque chose. Le lendemain, elle ne vint pas chez moi, elle devait étudier. J’étais seul dans ma chambre, son odeur me faisait perdre la raison. La pièce sentait son parfum, mes draps aussi.

Je me glissais sous ma couette, fermais les yeux. Je pouvais la voir, elle était là.

Tout allait dans le meilleur des mondes. On était quasiment tous les jours ensemble même si nous n’étions pas vraiment en couple, je me suis demandé si on se devait de l’officialiser, puis je me suis dit que cela ne ferait que tout compliquer. Un soir, pourtant, arriva la première dispute. Je ne supportais pas de la voir accroché à son téléphone. Je m’emportai comme d’habitude, pour lui faire comprendre qu’elle devrait changer cela. Connard ridicule. Je ne la connaissais que depuis 2 semaines. Cette colère lui donna la pire des impressions, je ne le savais pas encore, mais je venais de la perdre.

Après notre dispute, elle m’annonça qu’une amie allait lui rendre visite. Je ne reçus pas de ses nouvelles pendant quelques jours, quand elle m’écrivait, ces messages étaient froids. Quelque chose était cassée. J’essayais d’en parler, de fixer, de lui expliquer ma réaction, mais j’eus ce sentiment qu’elle était déjà passée à autre chose. Maintenant avec le recul, je me dis que notre différence d’âge avait dû jouer également. Je me trouvais vieux, elle avait dû le sentir elle aussi. Dans un énième message, j’ai tenté le tout pour le tout, me révélant, lui avouant qu’elle était importante pour moi. Elle m’a simplement répondu qu’elle ne voulait pas que je sois triste à cause d’elle. Cela annonçait la fin. Je me suis souvenu qu’elle avait gardé une chemise à moi. J’ai demandé de la récupérer, elle a accepté.

J’étais donc, ce lundi, prêt à la voir après 3 semaines. On s’était donné rendez-vous à Covent Garden. Les décorations de Noëls étaient particulièrement réussies. Des flashs lumineux scintillaient de toute part et les boutiques étaient remplies de personnes à la recherche du cadeau idéal. Upper Class Londonienne. J’étais bien plus stressé que lors de notre première rencontre. Je comptais me comporter du mieux que possible. Une idée folle ne cessait de me remuer l’esprit. Peut être nous retournerons chez moi ensemble ? Nous pourrions ainsi faire la paix au coin de l’oreiller !

Elle arriva. Je voulus lui faire la bise et m’approcha d’elle. Elle ne bougea même pas, elle semblait mal a l’aise. Je me suis dit que c’était peut-être un choc après tout ce temps. Moi aussi, j’avais ce sentiment étrange après tout. Elle ouvrit son sac et me donna immédiatement ma chemise, elle s’excusa du fait qu’elle ne put la laver. Elle commença à marcher et me demanda si j’avais envie de prendre un chocolat chaud, le vent froid nous martelant le visage, cela me semblait une bonne idée.

On se dirigea vers un Starbucks au coin de la rue. Lorsqu’elle vit la longue file d’attente, je crus lire un air de détresse sur son visage, comme si se retrouver bloqué avec moi dans la même pièce était le pire des supplices. Elle sortit à toute vitesse. On était de nouveau entouré d’autres personnes, elle semblait respirer. Elle marchait très rapidement, on aurait dit qu’elle cherchait à me fuir. J’essayais d’échanger quelques mots, mais elle évitait mon regard et me répondait brièvement. Au bout d’un moment, je lui demandai de m’expliquer ce qui n’allait pas. Elle était gênée. Elle n’arrivait pas à parler. Au fond de moi, je savais ce qu’elle voulait m’annoncer, elle ne souhaitait plus me voir.

En temps normal, mon pessimisme prenait toujours le dessus dans ce genre de situation, la chute devenait alors moins brutale. Curieusement, pas ici, une faible part d’espoir subsistait dans mon esprit. Je pouvais me tromper, peut être qu’elle avait envie qu’on officialise notre relation ? Cette idée, conne, totalement irréaliste, était cependant l’unique chose qui me rattachait à elle. Pour quelques secondes encore. Peut-être était-il mieux de s’en aller ? Je pouvais simplement partir sans rien ajouter. Parfois, il est préférable de fermer les yeux, non ? Elle finit par me dire de deviner. Etait-ce un jeu pour elle ? Étonnamment, elle arborait une sorte de sourire odieux que je ne lui connaissait pas, je ne savais pas si c’était à cause du stress, mais du moins, c’est ce que j’espérai. Ce suspense m’étiolait de plus en plus, je demandai si elle voyait quelqu’un. J’avais visé juste, la réponse fut positive. Elle n’avait même pas eu le courage de me l’annoncer.

Une colère profonde m’envahit, je venais de comprendre que je n’avais jamais rien représenté pour elle. Tous ces moments qui m’avaient semblé si spéciaux, je les avais vécus seul. Pure banalité à ses yeux. En deux semaines, elle avait trouvé une personne qui lui convenait bien mieux, elle avait décidé de se mettre en couple et de lui faire confiance. Je l’observais une dernière fois, elle portait les mêmes vêtements qu’à notre première rencontre. Ce bonnet noir, laissant ses longs cheveux blonds caresser ses épaules, que plus jamais je ne toucherais. Tout cela ne dura qu’un quart de seconde, je lui avais subitement répondu que je ne comprenais pas pourquoi elle en faisait toute une histoire et que je voyais aussi quelqu’un. Que je m’en moquais totalement.

Ma fierté, c’était tout ce qui me restait. Soudainement, elle s’énerva rétorquant qu’elle s’était sentie minable vis-à-vis de moi pendant tout ce temps et que je lui balançais ça comme ça. Pauvre petite chose. Elle commença à s’en aller, me montrant qu’elle aussi pouvait perdre son calme. Elle fit demi-tour. Elle voulait peut-être reparler, mais je n’avais plus rien à dire et puis j’avais mal, quelque part dans ma poitrine. J’étais blessé, je devais m’abriter. Je suis parti sans me retourner, sans même la regarder une dernière fois, lui laissant l’image de ce type qui s’en moquait.

J’avançai vers la station de métro, j’aperçu l’écriteau Underground et Covent Garden. Safe place. Pendant un moment, je pensai à pleurer. Le train arriva. Assis sur mon siège, j’étais abattu, mais paradoxalement, je me sentais satisfait de savoir que je pouvais encore apprécier une personne. Cela me poussait à me dire que jamais, je n’arrêterais  de chercher et d’aimer, quitte à me froisser comme en cet instant et souffrir des centaines de fois. Au fond, cela signifierait également que j’aurai adoré, savouré et vécu toutes ces minutes comme jamais. J’ai entendu le nom de ma station. Je suis descendu. Je marchais vers chez moi, sans vraiment faire attention à ce qui m’entourait. Quelques minutes plus tard, j’étais dans ma chambre. Tout me semblait gris. J’ouvris mon sac. J’avais ma chemise dans mes mains. Je m’allongeais sur mon lit et la posa sur mon visage. J’humais de toute mes forces.

Je me glissais sous ma couette, fermais les yeux. Je pouvais la voir, elle était là.

Covent-Garden

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7 Comments

  1. Dommage qu’il n’y ait pas de bouton « J’adore ! » parce que « J’aime » ce n’est pas assez ! Des histoires comme celle-là on n’en vit plein, non ? D’un côté comme de l’autre. Parce que si ça avait été toi qui avais rencontré quelqu’un entre-temps…que ce serait-il passé ? Je me le demande 😉

    1. Oh Merci S, tu sais que ton avis compte beaucoup. Oui c’est pas faux, j’ai l’impression d’en avoir vécu quelques une des relations comme ça et le plus étonnant c’est qu’aucune ne se ressemble, enfin, sauf pour la fin où j’ai l’impression de toujours mettre un point d’honneur à ce que l’on ne me regrette jamais…

      Bonne question, c’est vrai que cela ne m’est encore jamais arrivé, je ne suis jamais parvenu à idéaliser plus d’une personne a la fois. 🙂

  2. Oh oui, ça fait longtemps que je ne « like » plus parce que ça ne traduit aucunement mon appréciation du texte, j’adore venir lire tes tribulations. J’aime découvrir ces filles à travers tes mots, la manière dont elles ont capté ton attention…A chaque fois, on croit à un coup de coeur, même si l’on connait la fin d’avance.

    Un point d’honneur à ce qu’on ne te regrette jamais ? Mon seul regret étant que tu ne postes pas plus souvent. Mais ça impliquerait bien plus de coeurs brisés, n’est-ce pas ? 🙂

    1. Merci Polina, pour ton commentaire Oui je trouve également que je ne poste pas ou plus assez. J’ai tendance à écrire que lorsque je suis triste et que j’ai besoin d’évacuer cela le plus vite possible.J’ai surtout remarqué que cela me permettait de passer à autre chose très rapidement.

      Oui dans le fond, je me dis que ce sont de belles histoires, toujours inachevées, et je pense qu’il est important de les garder en mémoire, même si cela implique de la souffrance, plus tard, quand je les relie, je revois ces scènes et le souvenir reste intact. Je compte écrire un peu plus, peut être pas d’amour.

      Merci encore. 🙂

      1. Moi je ne like pas, parce que ça implique de s’inscrire à wordpress (ou équivalent, chéplus) et que j’ai pas la queue d’une idée de comment je me suis inscrite, il y a moult temps 😀

        Mais je commente de temps à autre par contre 😉

        Et je lis les commentaires aussi et qu’est-ce que j’apprends ? toutes ces écritures sont l’exutoire d’une tristesse ? moi qui m’imaginait le contraire, que c’était l’enthousiasme, les petits bonheurs et la joie de vivre qui te donnait l’inspiration.
        Marrant non ? non ? bon bah tant pis, marrant pour moi, en tout cas 😀

        Sinon, je suis d’accord, des histoires au démarrage fusionnel, qui retombe comme un flamby en bouche, on en a tous vécu, hélas.
        Mais, elles servent toutes, ces histoires. Ainsi, celui-ci apprend, que la différence d’âge, ça compte finalement pour la pérennité de son couple à lui. (ou à toi, je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdue :D).

        Bon, du coup, j’aime bien lire les dernières histoires, mais si elles sont synonymes de mélancolie, autant préférer, ne pas te lire trop souvent 😉

      2. Merci pour ton commentaire ! Oh non ce n’est pas un synonyme de tristesse, comme je le dit, je trouve que ce sont des histoires que j’aime raconter, elles sont certes tristes par moment mais en aucun cas je les oublierais, il me suffit de me souvenir de tous ces moments de joie et de toute cette passion pour me rendre heureux. Je preferais toujours me sentir heureux comme jamis pendant deux semaines de ma vie, quitte a me sentir minable les jours d’apres, plutôt que d’avoir une vie banale, sans rencontre.

  3. Je découvre ton blog et tes récits par la même occasion.. un premier billet qui me donne envie de continuer. A dans quelques minutes sur un autre article pour un commentaire plus « deep ».

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