Ces jours qui passent

J’étais assis sur un banc, je ne faisais rien, je patientais. Je n’attendais pas le bus, il venait de passer juste devant moi. Je n’étais pas monté. Je ne savais plus trop si je voulais marcher ou non. J’avais envie de prendre le temps d’observer tous ces gens, où allaient-ils ?

La sirène d’une ambulance retentissait, bientôt suivie de plusieurs klaxons, cacophonie londonienne quotidienne. L’air était frais, nous étions au mois de décembre, les arbres avaient perdu leurs feuilles et semblaient plus tristes que jamais, je l’étais aussi. Cela faisait maintenant plusieurs semaines que je m’étais séparé de la dernière femme qui avait partagé ma vie pendant cette année. Je n’y avais pas particulièrement prêté attention jusqu’aujourd’hui. Comme souvent, le couperet venait de me tomber dessus sans prévenir.

Lea. Elle était italienne, venait de Naples, une ville que j’aimais tout autant qu’elle. J’avais choisi de la laisser, sans vraiment savoir pourquoi. J’avais simplement l’impression qu’on avait du mal à se comprendre dans les moments de crises. Les plus importants. On réagissait de la même façon, on n’arrivait pas communiquer, la barrière de la langue n’aidant pas non plus. J’avais aussi envie de me retrouver seul, sans la pression permanente d’avoir quelqu’un dans ma vie. Ces derniers mois, je trouvais que je me comportais de plus en plus mal avec elle, je me sentais frustré et je ne la traitais pas correctement. J’étouffais et puis ça m’attristait de lui faire ça, elle ne le méritait pas.C’était une fille si douce, si pure, tout le contraire de moi, je lui demandais souvent ce qu’elle faisait avec un type comme moi.

Je pense qu’au fond, elle savait que notre relation ne durerait pas très longtemps, elle la vivait au jour le jour, attendant patiemment que je foute tout en l’air. J’avais accompli ma mission avec brio. Notre séparation ne fut pas très difficile pour aucun d’entre nous. Du moins, elle n’avait pas semblé si triste que ça et moi j’évitais d’y penser, enfin jusqu’à aujourd’hui. Désormais, je la savais libre et bien entendu, cela m’intriguait. Voyait-elle quelqu’un ? Où vivait-elle ? Avec qui ? C’est toujours un choc de quitter une personne avec qui on a passé autant de temps.

Certains de mes amis me demandaient souvent si je pensais que c’était la femme de ma vie. Avec Cassandre ou Julie, quelque part je l’avais souvent imaginé sans vraiment me poser la question. Pas avec elle. Je n’avais pas le sentiment de l’aimer moins, cela devait simplement être les saisons qui avaient eu raison de moi. À chaque échec, je m’abimais un peu plus, cœur flétrissant encore et toujours, désormais ce dessein m’apparaissait irréalisable, totalement utopique. Alors je ne répondais rien, je haussais les épaules. Plus aucune évidence, rien que du flou autour de moi.

A présent, je ne savais pas si j’avais fait une bêtise en la laissant. On ne peut jamais être sur, n’est-ce pas ? Si c’était le cas, j’allais m’en rendre compte beaucoup trop tard, comme pour Julie. On dit souvent qu’on finit par apprendre de ses erreurs, mais en y réfléchissant bien, je n’ai jamais rien tiré des miennes, pire j’ai toujours reproduit des schémas identiques.

Une nouvelle sirène retentissait. Je me suis souvenu que plus jeune, ce son me terrorisait. C’était ma hantise. Je ne savais pas pourquoi, mais à chaque fois que j’en entendais une, j’imaginais que quelqu’un allait venir m’annoncer le pire sur un membre de ma famille, en particulier ma mère. Qui lui était arrivé quelque chose de terrible.

La scène : « Moi devant la télé, la sonnette de la porte qui retentit. Je me dirige vers celle-ci, j’aperçois deux ombres derrière elle, j’ouvre, je tiens ma canette de coca dans la main. En face de mes yeux interrogateurs, le visage tiré de l’agent de police et de sa coéquipière, l’air grave, le képi posé contre la poitrine. Sa bouche forme des mots au ralenti et m’annonce que c’est fini. Moi, tombant a genou, hurlant de douleur, me ruant et frappant contre les murs tels un hystérique, les poings en sangs, le corps convulsant de haine et de désespoir. La fliquette essayant de me calmer. Lancé les violons. Coupé c’est dans la boite.

Je me faisais du mal rien qu’à penser à tout cela, mais je le faisais quand même. Étrange, mais depuis ma tendre enfance, j’avais passé mon existence à m’attendre au pire, sans jamais m’inquiéter pour moi même. Fort heureusement, avec le temps, ces angoisses s’atténuèrent. Avec l’âge et l’autonomie, j’avais de moins en moins peur, je n’y faisais plus attention. Aujourd’hui, j’étais loin de mes proches, on s’appelait de temps en temps, mais c’était différent. Ils faisaient leur vie de leur côté et j’avançais ou reculais du mien. Désormais, je ne pouvais m’empêcher de me demander pour combien de temps ils seraient ici, sur cette terre. Je détestais m’imaginer que tôt ou tard, je me retrouverais seul. Même si je m’y préparais depuis toutes ces années.

La vérité, c’est que j’ai toujours eu peur de souffrir. Toute ma vie, j’ai cherché à éviter cette confrontation. Que ce soit avec ma famille ou avec ces femmes qui m’avaient tenu la main. Tous mes proches étaient en bonne santé ? Excellent ! mais je me devais de rester sur mes gardes, on sait jamais. Une fille me quittait ? « Ne sois pas triste, tu en trouveras une autre. » J’avais simplement peur de me retrouver au plus bas avec ma propre misère, n’ayant pas la certitude d’avoir la force de remonter la pente. Me connaissant, j’aurais tout fait pour perdre le combat, abdiquer, me noyer.

Alors pourquoi étais-je ici, assis sur ce banc, loin d’eux ? Ma mère et mon père, ce dénominateur commun à toutes les personnes, sans parler de mes amis ! Je devrais rester auprès d’eux, à quoi bon faire carrière ? L’argent attendra, l’argent sera toujours la, eux pour combien de temps ? Quelle désolation ! Je me souvenais d’une amie qui m’avait dit qu’elle ne pourrait jamais faire ce que je faisais, laisser ma famille et travailler à l’étranger. J’imaginais un manque d’ambition, mais au fond, avait-elle raison ? Toutes ces histoires qu’elle pourrait garder en mémoire, ces moments magiques comme voir ses neveux grandir, ses frères et sœurs évoluer au fil du temps qui passe, supporter ses amis dans les moments de galères ou sortir avec eux la joie au coeur, avec ce sentiment d’être avec une personne qui vous connait parfaitement, dont vous n’avez plus rien à prouver. Tout ça, toutes ces minutes que je perds loin d’eux, plus jamais je ne pourrais me les procurer. J’aurais l’air bien con, assis sur mon tas de billets, sans personne pour le partager. Pourquoi étais-je ici ?

L’ambulance me frôla, elle essayait de s’infiltrer parmi la circulation à toute vitesse. Les flashs lumineux m’éblouissaient. Une personne s’était peut-être faite renverser, ou alors transportait-on quelqu’un vers l’hôpital ?

Nouvelle scène.

Autour de moi, le décor avait changé, je n’étais plus sur ce banc, non, j’étais sur le lieu du drame. Sur ma droite, une femme était couchée sur le bitume, je courus à son secours. Elle était brune, ses lunettes étaient brisées et trainaient quelques mètres de la ou elle avait été percutée. Elle ne bougeait plus. J’avais pris son pouls, je ne sentais rien. J’avais tenté de la réanimer, sans vraiment savoir comment faire. Je paniquais, c’était trop tard, je ne la connaissais même pas et peut-être était-elle partie entre mes doigts. Dans ses yeux, il y’avait cette dernière lueur de vie, qui annonçait ce transit si simple jusqu’à l’ultime arrêt, celui, où tôt ou tard on finirait tous par descendre. Je reposais sa main contre le bitume, il était brulant. Un souffle glacial s’abattît sur mes joues, c’était le vent. Quelques gouttes sur l’asphalte, c’était mes larmes. Ce matin encore, cette femme avait du se lever comme elle le faisait toujours, se préparant pour travailler, saluant son petit-ami, s’imaginant ce repas qu’elle avait de prévu de lui concocter et là, en une seconde, tout était anéanti.

Assis sur mon banc à observer les gens, je finis par sortir de mes songes. Alors que j’avais pris la route pour chez moi, je me retournais quelques minutes, contemplant ce long chemin solitaire que je venais de faire. Tout semblait à présent si calme et paisible. Les arbres se balançaient, dansant au gré du vent, on ne pouvait entendre qu’une seule note, parfaitement constante, l’air s’infiltrant et susurrant à travers le poids des feuilles. Les flashs avaient disparu, ma peine, elle, était encore bien accrochée. J’ai repris ma route sans me retourner.

J’espère qu’elle s’en sortira.

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One Comment

  1. Je suis en train de lire, très intéressant !
    « C’est toujours un choc de quitter une personne avec qui on a passé autant de temps », vraiment…
    Et Lea, elle est italienne comme moi 😀

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