Ne tuez pas la mémoire

Je ne sais plus quoi faire. Je suis assis sur cette chaise qui me fait mal au dos, j’ai cette tasse de café insipide, en face de moi alors que je n’ai même pas soif. Tout me semble si petit ou est-ce mon désespoir qui s’étale. J’en sais rien. Courir après ce que je n’ai plus, mon sport quotidien. Je suis invariablement ancré dans une vie passée, totalement incapable d’affronter le présent. 

Échec. Je me dis que je pourrais tout changer, que ces choses qui ont ratés, foiré peuvent être fixés. Il faut juste être déterminé et laisser du temps au temps. Tout regretter puis réparer encore et toujours. Cercle boiteux. Minutes qui défilent, saisons qui s’écoulent et cette désespérance que j’enfile et qui me va à ravir. Affliction qui m’accule sur cette chaise et m’oblige a observer cette tasse de café insipide, juste en face de moi et je n’ai toujours pas soif. 

Quel est mon problème ? Je voudrais hurler ma tristesse, ouvrir ma poitrine pour me permettre enfin de respirer. Les poumons à l’air libre. Un peu de paix, de liberté, de souffle. Mais non, je suffoque comme un asthmatique. Pas de Ventoline.

Je reste bloqué en permanence sur ceux ou celles que j’ai déçus. Des amis à qui je tenais vraiment ou encore celles que j’ai chéries, avec qui j’ai partagé un amour fulgurant, mais pas que ça. Je parle aussi de toutes ces secondes de joie intense sans équivoque, ce genre d’instant ou pour rien au monde, on ne laisserait glisser cette main chaude que l’on tien. Ou encore, cette odeur charnelle qui nous chatouille les narines et que l’on souhaiterait avoir à vie auprès de soi. Des mots, une conversation, des habitudes, une voix, un sourire, un corps, un regard. Je ne peux pas perdre le souvenir de tout ça. Je ne veux pas.

Qu’une histoire ou une amitié se finissent n’a pas de sens absolu à mes yeux. Elle se poursuit quand je le désire. Basta chiudere gli occhi¹. Et je revois tout. Pour tous ces moments de bonheur, j’ai envie de fixer. Par ce que j’ai besoin de garder la réminiscence de quelque chose de bon. C’est l’unique chose en commun avec lui/elle. La seule qui demeure.

Alors, c’est plus fort que moi, je dois faire quelque chose. Je dois me rattraper auprès de ceux que j’ai blessés. J’ai envie de leur parler à tous. De les supplier de ne pas oublier, de ne pas tuer la mémoire, par ce qu’au fond, c’est tout ce qu’on a vécu. Pour le reste, je suis sincèrement désolé. Je veux leur dire que je m’excuse de toutes ces fois où j’ai été con, ces paroles sombres, ces actes bas. J’ai réagi sur un coup de tête et aujourd’hui, je broie du noir quand j’y resonge.

Qui agit ainsi ? Je ne pourrais pas tout simplement rester dans mon coin, me taire et rêver à mon futur, ou délibérer sur mon présent ? Mes amis font des projets, enfants, maison, etc… Ils se voient vieillir quand je végète dans le passé. Dans tout ce que je n’ai plus. 

Lorsque je suis en paix, le ciel est bleu, connard. Je ne pense à rien. Je flotte. Je me contente d’avancer sans vraiment m’inquiéter. Puis, submergé par mes mots, je plonge dans mes songes et m’y enfonce avec joie. Je finis par me noyer. Pas de bouée.

Parfois je fixe. Parfois non. Souvent c’est trop tard. Ils tournent la page et moi pas.  

Je reste là, bloqué au premier chapitre, assis sur cette chaise qui me fait mal au dos, à regarder ce café insipide, en face de moi alors que je n’ai même pas soif.

¹: Il suffit de fermer les yeux. (de l’italien : Basta chiudere gli occhi)

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9 réflexions sur « Ne tuez pas la mémoire »

  1. Quelle plume, j’ai avalé vos mots (à défaut du café) jusqu’à la dernière goutte ! Sans exagération aucune, je trouve que ce texte est un véritable bijou qui fera écho en chaque lecteur : car tout le monde s’est déjà senti le gosier gavé devant cette tasse de café « mécanique », qui ne fait pas son petit effet habituel. Besoin de rien, envie de quelque chose qu’on ne peut hélas avoir : et cette soif que rien d’autre ne pourra étancher.

    1. Merci Polina ! Je suis ravi que l’effet de style avec cette répétition n’ait pas dérangé.

      1. Mais au contraire, cet effet de style est magnifique. Votre écriture m’émerveille à chaque fois, et comme dit Polina, nous nous y retrouvons tous.
        Vous ne resterez pas éternellement sur cette chaise, je me souviens d’un autre de vos billets… même désespéré, vous êtes un type qui a le sens des vraies valeurs…
        Merci pour l’émotion, je vais boire mon thé 🙂

      2. Merci Elisabeth, J’espère l’être. Tres bon thé 🙂

  2. Ca prend au tripes, ta plume est surprenante. Bravo.

    Romane
    http://linconstance.blogspot.fr

    1. Merci Romane. J’aime beaucoup ton article d’aujourd’hui. Ton rythme est impressionnant ! 1 article par jour…je ne sais pas c’est quoi ton secret.

      C’est dommage que je ne puisse pas m’abonner avec WordPress, ce serait tellement plus simple si tout pouvait être compatible.

  3. Prendre conscience de vivre « à côté »ou au passé, ce n’est pas déjà quelque part s’en détacher ?
    C’est très joliment écrit, bravo 🙂

    1. Merci Karal 🙂 C’est juste que pour moi, toutes ces expériences constituent justement toute mon inspiration. Sans elles, je ne pourrais plus écrire. J’etouferais

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