A eux

« Un sentiment étrange, une tristesse inexplicable, une voix en détresse, oú écouter Billie Holiday sans s’arrêter… »

J’étais assis par terre, sur le quai de la gare. Autour de moi, d’autres personnes rêvassaient, fixant les rails sans rien dire, comme des âmes éteintes. La pluie tombait avec fracas sur le sol. Sur la plateforme d’en face, il y avait un train à l’arrêt, il était écrit « Gatwick Express. » J’apercevais plusieurs visages par les grandes fenêtres, certains regards semblaient si maussades, peut être avaient ils le cœur lourd, comme moi en ce moment précis. J’avais passé une semaine à Nantes et à présent, je venais d’arriver sur Londres, je sentais toute cette nostalgie qui me dévorait, cette sensation désagréable que l’on a lorsque l’on ne veut pas quitter un endroit, mais que le devoir nous pousse à faire.

Le plus difficile dans la vie d’expat et de se faire des amis, de rencontrer des personnes sur qui l’on peut vraiment compter, partager de vraies discussions, sur des sujets divers sans jamais se poser la question sur ce qu’on va dire dans la seconde d’après. Rien de pire que des causeries vaines à longueur de journée. Cela dépend des caractères après tout, certains s’imaginent être bien entourés, mais le sont-ils vraiment ? Parlent-ils de ce qu’ils les touchent vraiment, de ce qui les tracasse, évoquent-ils leur peur et leurs rêves, même les plus insensées ?

À Londres, j’ai l’horrible sensation que la plupart des personnes ne font que réciter leur vie chacun leur tour. On reste dans la superficialité, je te décris toute mon ambition professionnelle et tout l’argent que j’amasse. Tu en rajoutes en me contant cette soirée VIP de dingues auquel tu as assisté le week-end dernier. Lorsqu’on n’a plus de chose fantastique à se raconter, on se salue et on répétera cette stupide symphonie le mois prochain. Le small talk, rien de plus détestable au monde, ma définition du cauchemar. Le plus impressionnant est que la plupart des personnes semblaient s’en contenter dans ce pays.

Avant mon départ pour Nantes, je ne voyais plus que gris. J’avais le sentiment que plus je prenais de l’âge et plus je ressentais cela. J’avais du mal à être heureux, j’avais beau essayer, je n’y arrivais pas. Parfois je parvenais à faire illusion un moment, puis j’avais ce spleen qui revenait, cette douleur introuvable qui me hantait, me poussant à me renfermer sur moi même. Je me disais que les autres autour de moi, n’avaient rien à m’apporter, je ne voyais que leurs défauts, je ne croyais plus en aucun être humain, même pas en moi même.

La pluie continuait de tomber, je fermai les paupières.

***

Je suis avec une amie dans le quartier Bouffay. Plusieurs personnes mangent en terrasse et parlent allègrement, j’entends des rires, des conversations. Je regarde l’heure, il est 14 h, nous sommes en semaine et tout le monde prend le temps de savourer un bon plat. Les rayons du soleil me caressent la peau, je souris, je suis revenu. L’instant d’après, je suis auprès de Sou, Ben et Freshy, nous jouons comme des débiles à la console, exactement comme il y’a 5 ou 6 ans. Les blagues et les sujets de conversation n’ont pas vraiment varié, à l’instar de la joie que je ressens.

Assis à la terrasse d’un café, je parle de tout et de rien avec Havane et le « boulanger ». Nos discussions gravitent souvent autour des femmes, de ce qu’elles nous font subir et de ce qu’elles doivent supporter. Je prends une gorge de ma blonde, je me sens si calme. Je tourne la tête et fixe les cercles lumineux du Hangar à Bananes. Le vent fait vaciller mon chapeau, à cet instant, je me dis que le seul problème dans ma vie réside dans le fait de vieillir.

Nous l’avons tous fait et nous nous sommes tous séparés. À un moment dans notre existence, comme dans celles de millions d’autres, nous étions tous réunis. Tous. Certes, chacun évolue de son côté et on doit l’accepter, moi, j’ai choisi de partir, de vivre une « expérience » et désormais, sans eux je souffre plus que jamais. Que ce soit ceux qui sont restés en France ou en Irlande, je dois me rendre à l’évidence, les personnes les plus importantes de ma vie, ne sont plus à mes côtés.

Alors oui, je me ferais des amis sur Londres, je ferai des rencontres incroyables, cela m’est même déjà arrivé, cela dit, est-ce vraiment ce à quoi j’aspire ? Serait-ce un jour aussi fort que ces relations qui dure depuis plus de 10 ans ? À l’instar d’un chagrin d’amour, on pourra vous présenter toutes les plus belles et intelligentes femmes au monde, cela ne changera rien tant que la douleur est toujours présente. Je n’ai besoin de personne d’autre qu’eux. Caprice d’adulte. Savourer une tartiflette et un verre de vin avec Pandou, raconter de la merde à longueur de journée, parler de mes déboires sans jamais me sentir jugé, partager des moments simples, des délires qui ne s’expliquent pas, ou l’intérêt réside justement dans ce point précis.

Aujourd’hui, j’ai repris le travail. J’ai l’impression d’être esseulé dans mon coin, de ne plus du tout être à ma place. Plus que jamais, j’ai la conviction que ces personnes ne sont pas comme moi, nous n’aspirons pas aux mêmes choses. Je pensais que l’argent me rendrait heureux, qu’un boulot dans une grande multinationale était ce dont j’avais toujours rêvé, cela dit, plus les jours passent et je ne sais pas comment je parviens encore à tenir debout. Alors que je retournais à mon bureau, j’ai aperçu un tableau avec des images et la mention « ce dont j’aspire dans la vie » Apparemment, une des équipes de vente devait faire cela, car cela les aideraient à se dépasser et atteindre leurs objectifs. Quelle idée stupide, je me suis demandé comment j’aurais fait le mien. Je jetais un œil sur ce qu’ils avaient fait, il y’avait de grosses voitures, de grandes maisons, des logos de marques de luxe, des voyages au bout du monde, comme pour mieux oublier leurs vies insipides.

Moi, je ne savais pas.

Enfin si, je voulais juste être heureux, je ne savais juste pas comment le représenter.

Henri Matisse Dance (I) [La Danse (I)] Paris, Hôtel Biron, early 1909 Oil on canvas 8' 6 1/2

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2 Comments

  1. Je suis exactement dans le même cas que toi, mes amis ont choisi d’être loin de moi, parfois très loin, aux Etats-Unis, en Australie, en Chine, au Mexique, à se demander s’ils ne font pas exprès, les salauds ! Ce qui est magique avec ces vraies amitiés c’est que même après 18 mois sans se voir, tout est intact, on rit des mêmes choses, on retrouve cette complicité si rare, finalement. Bien sûr tu te feras de nouveaux amis, mais je te confirme que ce n’est jamais pareil. On a une base, un peu comme la famille, rien ne peut la remplacer.

  2. Merci. Des mots justes, des sentiments qui résonnent. Une sensation de solitude pour ne pas vouloir rentrer dans le jeu du « Salut, tu viens d’où? Tu fais quoi ici? » tellement connu bien que décliné en plusieurs langues. Un jour parmi les foules une personne capte notre attention, puis une autre, et si le processus est lent, pierre après pierre, quand viennent les coups durs et qu’ils sont là, alors on se réjouit, on sourit et on espère que ces nouvelles amitiés seront encore là dans 10ans. Car si les amis de 10 ans sont présents également ce n’est que par écran interposé, et parfois rien ne vaut une présence qui te tire de chez toi pour aller partager un verre, un moment d’amitié et de chaleur humaine. A ces amitiés encore jeunes mais qui méritent qu’on leur laisse quelques années de maturation.

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