Way out

Je venais de me réveiller, le train ne roulait plus. J’avais bien pioncé, on s’endort toujours bien après plusieurs litres de bière. J’ai remarqué que j’étais pieds nus, j’étais pourtant persuadé d’être monté dans ce wagon avec mes pompes. On avait dû me les voler, ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait. Je suis descendu sur le quai, des cailloux me piquait les orteils. Les quelques personnes autour de moi m’observaient avec étonnement, « Poor thing ! il n’a même pas de quoi se payer une semelle ! » Ils devaient me prendre pour un clodo, mais je m’en tapais pas mal. J’avançais tout droit, titubant à gauche puis à droite, cherchant la sortie. « Way Out »

Devant la gare, tout un ramassis allait et venait joyeusement. C’était bientôt la période de Noël, la populace se précipitait frénétiquement dans les magasins. Je ne savais pas si j’avais envie de marcher ou non, je choisis de m’asseoir sur le bord du trottoir et de les regarder s’agiter. Des femmes souriantes, rayonnantes, toutes accompagnées de leur époux, tout aussi apprêtés et l’air si niaisement heureux, contraste étonnant avec moi, détritus invisible, merde collée au ras du sol. Je ne ressemblais à rien. J’avais le visage sale, la barbe mal taillée et les traits trop tirés. Un gamin passa en face de moi. Ses cheveux étaient rouges et sa face, couverte de taches de rousseur. Ses yeux bleus me scrutaient, le minot devait se demander ce qui pouvait pousser un homme à finir comme cela. Je lui fis une grimace qui le fit sursauter, il tourna la tête et courut vers ses parents. Je l’entendis pleurer quelques mètres plus loin.

Depuis que j’avais quitté le turbin pour de bon, je sentais une liberté totale dans mes actions. Certes, l’argent que j’avais épargné –comme un gentil petit mouton attendant L’Aid– diminuait à vitesse grande V, mais je m’en moquais comme jamais. « Quand je serai à sec, je trouverai un boulot minable pendant quelques mois et ça ira », c’était ça mon plan et ça me convenait.

Toutes ces années, on m’avait conseillé d’épargner pour des projets. Epargner, épargner, ils n’avaient que ce mot là à la bouche. On m’avait instrumentalisé avec des peurs vaines depuis trop longtemps. J’avais vécu avec le devoir de préserver mon argent, pour me sentir en sécurité. « Oui, mon petit, fait comme les écureuils avec leurs noisettes » Salopard de rats ! Je devais simplement donner de la matière pour que ces connards de traders et banquiers puissent faire mumuse. « Tu te dois d’avoir de l’argent pour être prêt quand le moment viendra ! »  Me répétaient en boucle tous ces prophètes libéraux. Les années passèrent et rien n’advint. Sans m’en apercevoir, j’étais devenu un pur produit capitaliste, une merde absolue qui ne vivait que pour l’argent qu’elle déposait tous les 15 du mois. Je n’avais pas été capable d’envisager quelque chose de concret. Je n’avais ni envie de m’acheter une maison ou une voiture et encore moins d’investir dans quoi que ce soit.

Le plus triste, c’est que je n’avais eu personne avec qui vraiment partager mon « trésor de guerre ». J’étais toujours aussi seul et inapte à construire quoi se soit. Je me consolais en me disant que de toute façon, je n’avais jamais été fan de l’humanité, que la moitié des gens que je rencontrais étaient totalement inutile et l’autre part, inintéressante au possible. Gentil mensonge à moi même. Instinct de préservation.  

À quelques mètres de moi, j’aperçus un sans-abri. Il me regardait avec méfiance, il devait avoir peur que je fasse la manche et lui pique son gagne-pain. « Rien n’a craindre l’ami, je suis bien trop fainéant pour quémander de l’argent ! » il avait l’air plus mal en point que moi. Le visage aviné, les vêtements déchirés. Il parlait tout seul, j’espérais que jamais je ne terminerais aussi mal. C’était encore une de ces personnes que la société avait totalement oubliées. Monnaie courante à Londres, une ville gangrenée par l’argent. Je m’étais souvent demandé ce qui poussait un homme à finir dans la rue. Il avait surement fait de mauvais choix dans la vie, tiré les cartes qu’il ne fallait pas.

En face de moi, un gosse qui roulait sur son tricycle réussit l’exploit de perdre l’équilibre et de s’éclater sur le sol. Mon premier réflexe quand un enfant se ramasse fut toujours de rigoler et cela ne manqua pas. Je pouffai de rire ce qui fit enrager le couple qui me lança des regards assassins. Ce n’était pas de ma faute si leur mioche avait encore moins de stabilité qu’un ivrogne de mon style.

Alors que j’observais le rejeton couiner comme une Japonaise dans un film porno, je fus fasciné par les gestes de sa mère pour le consoler. Elle le prenait dans ses bras en lui caressant affectueusement les cheveux. J’aperçus le visage de l’enfant, les yeux écarquillés et humides, je remarquai ces deux petites billes qui se remplissaient soudainement d’espoir. Elle n’avait même pas eu besoin de lui parler, aussitôt il se calma. Il savait que tant qu’elle sera là, auprès de lui, il pourrait tout vaincre. Tous les affres possibles, que ce soit ces moments où le ciel virera au gris, ou ces jours où les éclairs retentiront. Elle sera là. Il finit par remonter sur sa selle et pédala à toute vitesse, just comme avant. Ils partirent tous les trois, le sourire aux lèvres. Quel joie d’être entouré ! Et plus grand, quand il n’aura plus cette présence maternelle, il aura celle de l’être cher qui partagera sa vie. Une personne différente, certes, mais il aura ce sentiment identique de sécurité. Cette même idée que rien ne sert d’aller plus loin, cette impression si douce, que les choses ne sont finalement pas si graves et parfaitement à leurs places.

Assis sur mon trottoir, je me disais qu’on passait notre existence à chercher cette main. Cette caresse dans ces moments de douleur. On était tous voué à la trouver, c’était cela notre veritable quête. Cela expliquait ce vide que je ressentais depuis toutes ces années. Apres tout, personne ne venait au monde tout seul. 

Un vent frais se leva, je sentais l’air qui s’infiltrait derrière mes oreilles. Mes cheveux virevoltaient à toute vitesse. Je fouillais dans mes poches, j’avais un billet de 20 pounds, le dernier et un paquet de cigarillos. J’en avais plus que 4. J’en allumai un. 5 minutes plus tard, un type se pointa devant moi et me fit comprendre que je ne pouvais pas fumer ici. Il n’était pas crédible avec son gilet jaune fluo et son kepi. Je ne répondis pas et regarda ailleurs.

« – Monsieur, vous m’avez entendu ? L’amende est de 80 pounds si vous fumez ici.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas parlé à quelqu’un.

– Je n’ai que 20 pounds, dis-je en sortant le billet froissé de ma poche.

– Vous pensez peut-être que je plaisante ?

– Je n’espère pas…c’était vraiment une blague ?

– Si vous voulez la jouer comme ça… »

Il se mit à fouiller dans son sac et sortit son calepin. Je n’avais pas de tunes à perdre avec la police des trottoirs, alors je finis par me lever et commença ma route. Il me suivit sur quelques mètres en me sommant de m’arrêter, je continuais sans le regarder. Il céda et bientôt je ne l’entendis plus.

Il avait dû avoir pitié d’un type qui marchait dans la rue sans chaussures.

PicassoLavie

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4 Comments

  1. Oooh la main… Cette main tendue vers l’Autre… et les pieds nus… que de belles symboliques !

    Et encore ce mouvement de va et vient entre la douceur et la violence, la haine et l’amour, le désir et le dépouillement, divin tiraillement qui, petit à petit, agrandit, éclaire, dévoile !
    C’est beau, merci.

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