Déjà vu

Je me trouvais à Milan dans le métro. Assis sur ma valise que je me coltinais depuis trop longtemps déjà, je repensais au passé. Il ya quelques heures, je déambulais dans les rues de Lugano, une ville au charme indécent. Quiétude et propreté, je me sentais bercé par le sourire de ces jolies femmes. Des Suissesses latines, pleines de classe et de volupté, tout ce que j’aimais. Une poule entra dans le wagon. Elle portait un mini short en dentelles totalement immonde. Son top lui remontait ses seins au maximum, bien aidé par son push-up. On voyait son nombril et sa peau dorée. Je regardais son visage couvert de poudre, une espèce de trait de crayon ignoble remplaçait ses sourcils. Why ? Son nez était pointu, sa mâchoire trop fine, seuls ses yeux pétillants pouvaient éveiller un quelconque intérêt. Elle avait un tatouage qui lui descendait jusqu’au niveau du pubis. Bref, elle avait un look de prostipute syndiqué. Deux types étaient assis juste derrière elle. Elle se tenait debout pour le plus grand plaisir de ces derniers qui n’arrêtaient pas de mater son cul. Elle n’avait pas l’air d’en avoir, mais le simple fait qu’elle soit habillée ainsi (ou qu’elle ne le soit pas vraiment) leur suffisait pour bander comme des ânes.

De son côté, elle savait qu’elle se faisait reluquer comme jamais et elle adorait ça. Elle gigotait, se penchait en avant et les mecs bavaient. Le plus drôle c’est qu’ils essayaient d’agir discrètement. Il regardait un peu à droite puis son cul, puis à gauche, puis toujours son cul. J’étais persuadé que si c’était autorisé, il serait déjà en train de se pogner.

Hier encore, je me trouvais sur un bateau, au milieu des collines, n’avançant ni trop vite ni trop lentement sur ce lac resplendissant. Hier encore, j’observais les lumières de ces bâtisses jonchées ici et là qui se reflétait dans l’eau immobile. J’avais assisté à une conférence ou il n’y avait eu rien de bien d’intéressant à part l’une des organisatrices. C’était une jeune slave très jolie. Elle avait des traits fins, des cheveux noir, légèrement ondulé. Son nez retroussé laissait place à des yeux rieurs et malicieux. Ce que j’aimais le plus chez elle, c’était sa façon de vous observer. Elle vous donnait l’impression d’être unique, comme une espèce d’œuvre d’art — je me suis d’ailleurs demandé quel regard elle porterait sur mon vit, qui selon moi, était bien mieux réussi que mon visage –

Nous mangions cote à côté, on papotait sans que cela soit vraiment intéressant. Elle était plus jeune que moi et ça se sentait. Non pas que ce fût une mauvaise chose, au contraire, elle dégageait une certaine joie contagieuse et ce sentiment de légèreté qu’elle m’apportait me ravissait. Cela dit, sans cette beauté si particulière, j’aurais certainement arrêté de l’écouter depuis longtemps — mon vit surpassait également mon cerveau —

bref elle parlait de ceci ou de cela, tout semblait rose dans ce monde si parfait, « les licornes c’est fan-tas-tique » puis, elle me regarda dans les yeux et me demanda. « Es-tu heureux dans ta vie? » je ne savais même pas quoi dire. Ça semblait si inopportun de la part d’une personne qui ne te racontait que des banalités et que tu venais à peine de rencontrer.

Ne sachant quoi répondre, je lui demandai si je n’en avais pas l’air, elle me répondit que non. Je lui retournais la question et elle m’avoua que même si elle ne se sentait pas malheureuse, elle n’était pas extatique non plus. « Je me contente de vivre, ajouta-t-elle. Cette confession m’interpella. Ce positivisme niais cachait donc une mélancolie latente. Une véritable perception des choses et de ce monde dans lequel nous étions enfermés. Elle remontait dans mon estime et elle eut même droit à mon regard énigmatique. “Qui es-tu petite Slave?”

Alors que j’allais fumer sur le pont, elle décida de me rejoindre avec une de ses collègues. Nous papotions tous les trois, mais je n’écoutais plus. Je m’imaginais avec elle. Je voulais lui prendre la main et l’embrasser, lui dire que moi aussi il me manquait quelques pièces à ce puzzle qu’on avait tous entamé, qu’elle pouvait m’aider à aller plus loin. Que nous étions tous les deux inconnus de cette équation qui nous faisait défaut! Je rêvassais et m’imaginais que c’était peut-être une vie comme ça qu’il me fallait. Une petite comme elle, sans histoire, dans une ville comme celle-ci, sans histoire. Un endroit paisible où je pourrais vivre pleinement, toujours entourée d’une beauté parfaite. De ce lac, de ces collines et de son regard qui me rendrait si spécial.

La fille du métro finit par s’asseoir, les mecs l’avaient en face d’eux et recommencèrent le même manège pour essayer de mater ses seins. Je suis descendu. J’étais arrivé au Duomo, la place était bondée. Des touristes faisaient des selfies débiles. Des sourires, des cris. Cette place vivait d’elle même. Des vendeurs à la sauvette tentaient de vous refourguer toutes sortes de choses totalement inutiles. Je me posais a la terrasse d’un café et fit signe au serveur de me servir une blonde. Je savourais ma blonde tout en rêvassant à une autre vie.

“— Doug!”. Une voix plutôt douce avait résonné derrière moi. C’était Sofia, elle venait de sortir du turbin. Je ne l’avais plus vu depuis 2 ans et elle n’avait pas vraiment changé. Elle semblait avoir perdu du poids. Je me souvins qu’elle m’avait dit que sa vie avait été compliquée ces derniers mois. Après une accolade amicale, on se dirigea directement dans la bouche du métro. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas revu. J’étais vraiment heureux de l’avoir auprès de moi de nouveau. Nous avions plusieurs choses en commun, elle aimait la littérature, la photographie et avait un sens de l’humour que j’appréciais énormément. Elle me demanda comment je me sentais, je lui racontais ma triste vie londonienne et comment il était difficile de se faire des amis à notre âge. Elle avait le même problème ici. Je lui avouais que je n’avais jamais été de ceux qui restaient superficiels dans leurs relations et que c’était peut-être ça le souci dans cette ville.

On finit par arriver où elle habitait. C’était un appartement assez ancien qui abritait une jolie petite cour. Le lieu était cosy et le salon s’ouvrait même sur une petite terrasse avec balcon qui donnait sur d’autres bâtiments. Elle nous servit deux verres de vin rouge et nous nous rendîmes dehors. On s’assit à une table en bois. J’allumais un cigare, elle une clope. On se cherchait du regard tout en discutant allègrement. Elle finit par m’expliquer qu’elle s’était séparée de son copain, qu’elle connaissait depuis toujours. Elle semblait souffrir, je n’insistais pas pour en parler. Je bus une gorgée sans rien dire. “Il m’a fait du mal et maintenant, il souhaite revenir” finit-elle par lâcher douloureusement? “Je ne sais pas quoi faire…” Je me suis revu il ya de ça quelques années, quand j’avais perdu celle que j’aimais et qu’elle aussi avait compris son erreur. Mon caractère m’avait poussé à l’envoyer paitre. Tout le monde m’avait alors demandé pourquoi. “Mais tu l’aimes!” Oui, je l’aimais, mais la trahison n’avait pas sa place sur la même étagère. Mes amis déploraient mon attitude dramatique et je ne pouvais les contredire. Ça ne semblait plus juste, un peu comme une fausse note dans une mélodie. Le tout ne résonnerait plus jamais pareil, quel intérêt de continuer de jouer? Ce n’était rien d’autre qu’une insulte à tout ce qu’on avait vécu. Un mensonge à notre amour perdu.

Je comprenais sa position, je lui expliquai mon point de vue. Elle finit par me dire qu’après toutes ces années avec lui, elle estimait normal qu’il puisse y’avoir des erreurs de parcours et qu’elle-même en avait fait et qu’ils en avaient toujours parlé. Je ne savais pas comment ces gens faisaient. Jamais je n’aurais pu laisser passer qu’on me trompe. Je me levais et m’accouda contre le balcon. C’était peut-être ça l’amour? Accepter les erreurs de parcours de l’autre. Elle s’approcha près de moi.

“Je pense que je suis amoureuse de quelqu’un, finit elle par dire, mais ça ne mènera à rien. Mon cœur battait à toute vitesse. Il n’est pas ici et puis ça me semble impossible.” Cette nouvelle me fit une étrange sensation. Bien que je ne m’imaginais rien avec elle et que je savais qu’elle ne parlait pas de moi, quelque part, j’avais comme eu l’impression qu’on s’était toujours cherché depuis le début. On ne disait plus rien. Je lui ai posé mon bras sur l’épaule, elle, son visage contre ma joue. On regardait le coucher de soleil calmement. C’était beau. Je me suis retourné doucement vers elle et nos lèvres se rencontrèrent.

Le ciel bleu virait à l’orange, la vue était splendide, elle l’était aussi.

Sofia avait le visage posé contre mon torse. Elle me dévisageait tout en me caressant la joue. Je la poussais légèrement et on commença à s’embrasser de toutes nos forces. On s’arrachait nos vêtements à toute vitesse. Son regard m’envoutait. Elle me défiait de la prendre. Elle m’invitait a le faire, mais me faisait comprendre que je n’en ressortirai pas indemne. C’était une énigme. Mon énigme.

Sofia avait de nouveau le visage contre mon torse.

“J’aimerais tellement pouvoir t’apporter la paix, finit-elle par me dire.” Nous venions de parler de tous les problèmes que j’avais, de toutes ces questions que je me posais en permanences. De ces idées folles qui traversaient mon esprit encore et toujours.

“– J’aime beaucoup comment tu écris, finit-elle par m’avouer.

— c’est gentil…

Silence

— je veux dire la structure, comment tu organises les choses

— comment ça?

— tes récits se ressemblent.

— ah oui? Merde…

— Non j’adore ça! tu sais, t’es souvent seul au début, dans une pièce ou alors un train ou le métro, un endroit où tu peux méditer et regarder les gens qui t’entourent. Puis tu rencontres une fille, elle te fait tourner la tête et tout s’écroule à la fin et tu te retrouves tout seul.

Silence

— merde t’as raison!

— Non! vraiment ce n’est pas grave, au contraire, à chaque fois tu arrives à transmettre quelque chose de différent.

J’étais heureux qu’elle aime ce que je fasse. Ça faisait tellement du bien de se sentir reconnu pour quelque chose. Je la saisis et l’embrassa, je lui mordillais le cou, elle poussa quelques gémissements. Je continuais.

Le soleil tapait sur Milan. Nous étions sur son canapé, on suait comme des bêtes.

‘– ça ne te fait pas bizarre d’être ici, dans un lieu que tu ne connais pas… avec moi, finit elle par me lâcher’

J’aimais bien sa manie de me poser des questions inattendues. C’est vrai que cela ne me troubler pas le moins du monde. Je n’y avais même pas pensé. Peut-être avais-je une faculté d’adaptation qui dépassait la raison?

On avait prévu de se balader et de faire des photos. Je n’avais jamais vraiment vu Milan et je l’avais toujours représenté comme une ville sans âme. Elle voulait me montrer un coin qui me plairait à coup sûr. Nous marchions main dans la main, parfois nous nous arrêtions et nous nous embrassions, le parfait couple. Plus que jamais, j’avais l’impression de remplir mon rôle d’intérimec à merveille. Elle avait besoin de tendresse, j’étais là pour lui en donner. Je lui caressais les cheveux, elle fermait les yeux et se laisser bercer par les rayons du soleil. Peut-être s’imaginait-elle avec son ex ou le type dont elle était amoureuse? Celui qu’elle voulait vraiment. Qui sait? Mais ça n’était pas l’affaire d’un interimec! Non j’étais l’homme de la providence, j’avais eu droit à quelques minutes de tendresses intimes avec elle et c’était ma récompense.

On finit par arriver au lien en question. C’était le quartier des affaires. Je me suis demandé ce qu’elle voulait que je voie ici. J’étais un peu déçu, je pensais qu’elle me connaissait mieux que ça. On continuait de marcher et on déboucha sur une place centrale entourée de grand building comme à La City. La seule différence était qu’à la place de toutes ses âmes mortes et leur mallette remplie de billets, il y avait des enfants qui courraient dans tous les sens. Une fontaine à jets les occupait. Ces héros du jour se devaient de traverser et d’affronter l’eau imprévisible. Les enfants, mes sujets préférés en photographie. Si naturels, leurs sourires semblent si vrais, ils ne sont pas encore pervertis, abîmés par la vie. Je fondais et m’assis sur un banc en béton. Elle me quitta un moment pour aller nous chercher à boire. Je saisissais mon appareil et immortalisais tous ces sourires, tous ces moments si simples. Je me sentais comme porté par une joie inexplicable et me prenais à rire en les voyant à travers mon objectif.

L’instant suivant, nous traversions un champ de blé en pleine ville, but un verre dans un bar art/déco et nous finissions par les berges ou des films en noir et blanc étaient diffusés sur de grands écrans. Je redécouvrais cette ville et plus que jamais, je comprenais que peu importe l’endroit ou on se trouve, c’est toujours la personne qui vous tiens la main qui fait la différence.

Nous étions à nouveau chez elle, il était 23 h. La soirée était finie. Depuis plusieurs heures, elle était restée en retrait et écrivait des messages sur son portable sans vraiment parler. Lors de notre retour, plusieurs fois elle avait enlevé ma main de son visage, me disant que je lui faisais mal. Ou plutôt, que je lui faisais du mal. Elle souffrait de cette situation, de ce fake qu’on avait si bien créé pendant une journée. J’avais essayé de lui parler. Rien à faire. J’avais compris que ma mission d’interimec était finie. À présent elle voulait que je parte, mais je devais encore passer une nuit avec elle, à son grand regret.

J’allais me coucher et lui demanda de me rejoindre, j’avais simplement envie de lui apporter le peu de tendresse qu’il me restait. Elle me répondit qu’elle arrivait. J’étais installé dans son lit seul et pensait à tout cela. Après tout, c’était normal, elle aimait son ex et cet autre mec pour qui elle avait eu un coup de cœur. Moi je n’avais que le mérite d’être présent et c’était ça le problème. Je me réveillais une heure plus tard, il y’avait toujours de la lumière à mon chevet. Elle ne m’avait pas rejoint.

J’éteignis.

Le lendemain matin, je pris mes affaires et j’abandonnais cet endroit que je n’allais plus jamais revoir. Elle n’eut pas vraiment le temps de se réveiller. En descendant les marches, une triste sensation s’empara de moi. Je le connaissais si bien, ce sentiment de vide absolu. D’avoir encore fait une erreur ou plutôt d’avoir trop bien accompli ma mission. Le couple idéal qui ne durait qu’une journée. J’arrivai dans la rue principale. Le temps était doux, le soleil se levait à peine. J’avais l’impression qu’on m’observait. Tout me fixait. Que ce soit ces quelques passants qui s’interrogeaient sur moi et ma valise, ces oiseaux qui se moquaient en sifflotant ou les pierres des bâtiments qui avaient l’air plus grises, plus sévères. 

Elle avait raison, mes histoires finissaient toujours de la même façon.

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2 Comments

  1. Je me retrouve tellement là-dedans … Et j’ai pas l’habitude d’être à cette place, celle de la personne qui commente, c’est étrange. Dans le roman que j’écris, il y a ce triste constat, le même que le tien, à la fin de chacun de mes « histoires », courtes, longues, amoureuses ou simplement physique. J’ai réussi à traduire ça en une phrase, et j’aurais presque envie de dire qu’elle s’applique un peu, à toi aussi, ici et là. « Et c’était ça, le drame de mon existence sentimentale. Pas vie, non, existence. Je ne vis pas l’amour, je l’existe seulement. Ce drame qui résume tout, qui dit que je suis la fille qui plaît et qu’on désire éternellement sans jamais être celle qu’on choisit. »

    1. Hey Margaux, merci beaucoup pour ton commentaire. Je trouve ce moment de ta phrase vraiment magnifique, « je ne suis pas l’amour, je l’existe seulement » j’aurai tant aimé l’écrire! Tu publies des articles quelque part toi aussi ?

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