L’éternelle épouse

J’étais arrivé à la fin de mon voyage au Costa Rica. Pendant plus de 10 jours, j’avais sillonné ce pays d’une beauté qu’aucune parole ne pourrait décrire. Il rassemblait tous les paysages possibles, montagnes dénudées, plages paradisiaques ou totalement sauvages, longes étendues de collines granites ou verdoyantes. Il y régnait une atmosphère paisible où tout le monde semblait trouver sa place. Les visages étaient détendus, souriants.

C’était si bon de se sentir loin de Londres, de cette civilisation si bien façonnée aux dépens de tout le reste. Ce dernier jour alors, je me retrouvais seul à errer dans un quartier de San José, la capitale. Je n’aimais pas cette ville qui selon moi ne représentait pas du tout le pays. San José n’avait pas d’histoire, les Do-mac et Subway fourmillaient à tous les coins de rue, les gringos avaient saccagé son esprit. Au loin, j’apercevais cette boule de feu qui s’apprêtait à s’enfouir derrière l’imposant volcan qui dominait la ville, en ce sens, cela me rappelait Naples, mon seul amour.

Alors que je continuais d’avancer, je tombai nez à nez avec une fanfare qui était prête à lancer la sauce. C’était des étudiants, ils tenaient dans leurs mains des trompettes et quelques instruments aux formes étranges. Ils commencèrent à jouer quelques mélodies entraînantes et moi je savourais en fumant un cigarillo. Ils dansaient en même temps, ils prenaient leur pied comme jamais.

La nuit s’écoulait petit à petit. Je fis demi-tour vers mon Hôtel avec l’amère sensation d’un éphémère, de celui qui sait que ces instants par ici sont comptés. Alors que je m’apprêtais à retourner dans ma piaule, une femme blonde sortit de sa chambre. Elle devait avoir facilement 20 ans de plus que moi. Elle semblait exténuée, elle me fit un sourire discret que je lui rendis.

Je pris une douche et m’affala sur mon lit. Mon ventre gargouillait, je n’avais pas mangé depuis ce matin. En quittant ma piaule, je tombais de nouveau sur la femme. Elle était sur la terrasse et fumait. Elle tenait un verre de vin à la main et regardait au loin. À la voir, on aurait dit qu’elle buvait toute la misère du monde. Elle me faisait de la peine.

– Hey bonjour, commençais-je, tu sais si ou on peut trouver à manger dans le coin ?

– Oui, il y a un McDo au bout de la rue, près du parc. Elle avait un fort accent nordique.

– Ah d’accord merci

Silence

Elle se remit à fumer.

– Tu as déjà mangé ? Je ne savais pas pourquoi je lui avais demandé cela.

– Oui… mais je peux t’accompagner, j’ai envie de prendre l’air.

– OK

On commença à marcher d’un pas mesuré. On ne discutait pas vraiment, elle semblait bien ancrée dans ses pensées. Je ne voulais pas me retrouver bloqué avec elle en tête-à-tête, je choisis un take away et on retourna directement à l’hôtel. À peine assise, elle commença à me parler. Son ton était haché, mélancolique. Son haleine sentait le vin bon marché. J’essayais de rester le plus crédible possible, mais je mangeais vraiment n’importe comment. Tout ce qu’elle me disait était si sérieux et moi le clown avec sa mayonnaise sur son pantalon, puis la salade. Elle restait impassible.

Elle était hollandaise et vivait en Espagne depuis un an. 41 piges et totalement seule. Ce voyage représentait un rêve pour elle. Toute sa vie elle avait été une femme bien aimante, au chevet de son mari et de son fils. Et voilà qu’elle se retrouvait ici en Amérique centrale sans avoir besoin de personne d’autre qu’elle. Une sorte de crachat sur ces années d’existence trop paisible qu’elle n’avait jamais voulue. Elle finit par m’annoncer que son ex-mari l’avait trompée avec une jeunette de son travail. Un Classique.

« – J’étais avec lui depuis 21 ans. Tu te rends compte ? »

Que pouvais je répondre à cela ? À 6 ans près c’était mon âge. Je n’avais aucune idée de ce que cela représentait. Je n’osais pas lui demander comment il l’avait trompé, mais j’en mourais d’envie. Je commençai à faire mon propre film. J’optai pour un petit flagrant délit, genre :

Elle rentre chez elle plus tôt que prévu. Elle ouvre la porte et dit « chérie c’est moi, j’ai oublié de prendre mon écharpe en laine. Elle a beau la chercher, elle n’est pas sur le portemanteau. Elle aperçoit une paire de Lou Boutin moche sur le parquet. Son mari ne lui a jamais offert de Lou Boutin, même des moches. Totalement furieuse, elle se rend dans la chambre pour réparer cette injustice. Elle ouvre la porte avec la chaussure dans la main droite et les aperçoit tous les deux, jouant au TWISTER. Il ne l’a pas encore remarquée et il continue de limer sa petite avec fureur. Il se croit beau, il se sent le roi du monde. Il pince les tétons de sa nouvelle poule et lui susurre des mots doux. Sa femme sort de ses gonds et avec le talon bien aiguisé des Lou Boutin moches, lui perce la jugulaire. Splash. Le sang gicle. Splash. Le mari tombe d’un seul coup sur la pauvre maitresse qui horrifier, se met à hurler comme une cinglée. Elle essaye à tout prix de repousser le corps. Le cadavre finit par glisser sur le côté. La femme gifle la traîtresse encore et toujours et avec la seconde pompe, l’assassine salement. Elle se lave les mains, fait le ménage, enterre les deux dans le jardin. Elle finit par retrouver son écharpe et part incognito pour le Costa Rica.

***

Je la voyais qui me regardait étrangement. Elle avait dû me parler.

– Pardon ?

— Tu as une copine ? 

 – Ah oui ! ! si si, j’ai quelqu’un. C’est nouveau, mais je tiens très fort à elle.

 – Profites-en, les premiers mois sont les meilleurs. Ensuite viennent les déceptions, les tromperies.

Merci du conseil. Lente, lente, dépression.

— Pourquoi l’Espagne ? finis-je par reprendre

— Jamais je n’avais prévu de vivre aussi longtemps en Hollande. Tu sais, quand je suis parti de La Haye a 17 ans et que je suis arrivé à Saragosse, je me suis dit que j’y passerais plusieurs années. C’était comme si toute ma jeunesse, j’avais toujours rêvé d’un endroit comme celui-là. Du soleil, une mer bleue, des gens souriants. Pas de nuages gris, tristes… Puis il est venu me chercher et nous sommes retournés en Hollande ». 

Je préférais mon film.

« – Puis je suis tombée enceinte, j’ai eu mon fils, on a acheté nos maisons, tout s’est fait tellement vite. »

Silence

« – Dire que ce salopard est encore dans notre maison. Elle l’a rejoint et ils vont bientôt se marier.

Silence

 “– Du coup, moi, j’en ai profité pour retourner à Saragosse, là où j’avais toujours rêvé d’être.”

Elle termina son verre et le posa avec précaution contre le rebord du banc. Je ne savais pas quoi dire alors je me taisais et je l’observais le plus discrètement possible. Elle avait un visage agréable que la tristesse avait mutilé. Elle souffrait ça crevait les yeux. Elle avait beau dire qu’elle était heureuse, ces cernes la trahissaient. Plusieurs nuits elle devait penser à cette image dégueulasse d’une femme dans sa maison, dans son lit.

Au fond, que pouvait-elle faire d’autre ? Au moins elle levait la tête plutôt que de rester misérable. Elle se battait contre sa peine. Elle n’était pas non plus animée par un désir de vengeance. Elle n’avait même pas couru après l’argent, la maison ou les meubles. Ça m’impressionnait.

“Tu sais, ce n’est pas ma plus grande bataille, me dit-elle en levant la tête… j’ai eu un cancer du sein. »
Silence
“– Ce n’est pas un divorce qui va me faire du mal. Fuck him ! lui et sa traînée balança-t-elle en souriant amèrement. »

J’essayai de rire, mais j’étais trop gêné d’être entrée à l’improviste dans sa vie. J’imaginais toutes ces périodes de douleurs successives qu’elle avait dû subir. Elle termina son verre et s’alluma une autre clope. Une voiture passa furtivement, le vent se levait avec fracas. Elle regardait au loin, pensive et mélancolique comme toujours.

Je ne parlais plus non plus. Tout cela me remémora toutes mes ruptures et toutes les souffrances qu’elles avaient pu engendrer. Rien qu’en fermant les yeux, je me souvins de plusieurs filles que j’avais abandonnées juste par ce que j’avais trouvé mieux.

Mieux.

C’est tellement horrible de dire ça. On me répondra “c’est la vie mon pote, toi aussi tu t’es fait tej plus d’une fois pour cela!», mais cela ne changera rien. Cette femme, cette souffrance était là conséquence d’un acte dégueulasse, égoïste ou le ‘mieux’ de son ex-mari avait pris le dessus sur sa famille. On peut vouloir quitter son épouse, mais la manière dont il avait orchestré cela, sans se préoccuper de la mère de son unique enfant, me semblait si inhumaine. Quel salopard.

Mais au fond, qu’aurais-je fait à sa place ? Comment rester lucide lorsque l’amour vous emporte dans un tourbillon de sentiments qui fuient la raison ? Certes, toutes mes relations perdues n’impliquaient pas de gosses ou une maison, mais cela n’est que détails, la souffrance elle, reste identique. Voir cette femme aussi démunie, seule à l’autre bout du monde, d’imaginer qu’à un moment de sa vie, ce visage mortifié pouvait encore rayonner, que ce sourire mélancolique s‘effaçait devant un rire jovial.

“– Au moins, je suis libre et je m’amuse avec mon fils. Rien d’autre ne m’importe, finit-elle par conclure.»

Libre.

Ce mot raisonnait gravement dans ma tête. Jusqu’à présent, elle s’était vue comme une épouse puis mère. Elle avait adoré ces rôles, qui loin d’être simple, l’avait défini en temps que personne. Elle avait mis ses rêves de jeunesse de côté pour l’homme qu’elle aimait et au nom de sa famille, d’une existence rangée, toute lisse. Et aujourd’hui, voilà qu’elle jouissait à présent de la véritable vie. Qu’elle n’avait plus de définition ! Son fils était majeur et bientôt en âge de fonder son propre foyer. Elle n’avait plus de travail, plus de toit. Plus d’amour à ses côtés. L’Espagne, le soleil, les sourires. C’étaient ses rêves de jeunesse, c’était aussi tout ce qui restait, ce qui lui permettait de respirer encore et de ne pas tout abandonner.

Je ne trouvais plus à rien à lui répondre, je me sentais comme impuissant. Je contemplais avec elle le vent qui faisait chavirer les feuilles des arbres en face de nous. Je me retournai, elle s’était servi un autre verre.  

Je ne pouvais m’empêcher de me dire que sans même l’avoir demandé, elle connaissait le prix de sa liberté.

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1 réflexion sur « L’éternelle épouse »

  1. Sympa ce portrait, c’est un autre registre que celui de l’amour et l’attirance sexuelle, interesting 🙂 Et je trouve aussi qu’il est difficile d’aimer une autre ville après l’expérience de Naples l’excessive!

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