Une histoire d’aujourd’hui

Il y’a dans ce monde, des personnes qui sont tout simplement au-dessus. Au-dessus des lois, des problèmes du quotidien. Le menton toujours parfaitement en avant. 

Il y’a dans ce monde, tout le reste. Cet amas d’âmes qui guerroient si fort pour exister qu’ils en oublient de vivre leur histoire, faisant du mieux possible pour laisser une quelconque trace, avec pour dessein ultime, qu’ont se souviennent d’eux.

C’est que cette idée folle que chacun est maitre de son destin a fleuri dans la plupart des têtes. Ces affreux lieux communs qu’on répète en boucle à la populace pour éviter la protestation et les soulèvements. L’espoir, c’est ce qui l’entretient en vie. Enlevez-lui l’espérance et ce sera l’extirpation.

Mais pour être sûr qu’elle y croit, on le lui martèle jour et nuit. Puis, on pousse les quelques nouveaux riches de l’année sur l’estrade et la société en fait des exemples.

« Oyez, oyez bande d’attardés, regarder comment cet homme qui a vendu toutes vos données personnelles à des entreprises est devenu milliardaire en vous entubant ! À votre tour d’innover ! »

La populace ovationne comme des singes shootés au crack et se voit déjà plein aux as. « Tout est possible vous voyez bien ! répètent-elle en coeur» Puis, la voilà qui galope dans les bureaux de tabac avoisinants et qui se ruinent aux jeux de hasard, espérant ainsi, griller quelques étapes et y arriver encore plus rapidement.

Surtout, personne ne doit lui révéler les secrets ultimes, comme le fait que les riches d’avant seront toujours les riches d’aujourd’hui et que les châteaux forts d’antan ont laissé place aux quartiers chics avec, pour arrière-plan, les cages à lapins et les trous à rat dont personne ne veut, à part ces prolétaires, bien évidemment.

En revanche, il faut l’encourager à laisser les bourgeois en paix, dans leurs petites bulles sucrées afin qu’ils puissent forniquer entre eux et se marier pour protéger un sang si pur et si précieux. Parfois, les plus fortunés s’aventureront à avouer que l’argent ne fait pas le bonheur. Qu’eux aussi ils ont leurs problèmes ! Ils se garderont bien de dire que de nos jours, tout peut s’acheter, même l’allégresse.

Je marchais sans savoir où j’allais et je ne parvenais pas non plus à trouver de solutions convenables à toutes ces questions qui fusaient dans mon esprit. Comment en étions-nous arrivés là ? À une société si déviante. Quelque part, je me révulsais en me disant que je participais activement à cette duperie. J’avais la déplaisante sensation qu’il était peut-être plus simple d’abandonner. De ne plus courir après une vie que je n’aurais finalement jamais.

C’était mon anniversaire aujourd’hui. Je marchais sur London Bridge Street et je regardais autour de moi. J’observais ces appartements luxueux, ces grattes ciels aussi vertigineux que leur prix sur le marché. Tous ces millions investis, juste pour faire plaisir à une minorité.

À ma droite, un homme mendiait. Tout le monde s’en foutait puisqu’il n’avait rien. Il faisait partie du décor. Il était à sa place, un peu comme ce panneau de signalisation en face de moi. Je me demandais si ce démunie pensait aussi que la joie n’avait pas un prix. 

On n’est rien sans argent. Totalement inane.

Quel était mon rôle ici bas ? Je n’aspirais pas à devenir cette petite fourmi ouvrière que l’avenir semblait m’avoir programmée.

Travailler des heures. Ces jours qui se muent en années. Puis voilà les plis sur mon front qui se décuple, ma tension qui s’affaiblit et mon cholestérol qui redouble.

Un beau jour, alors que je savoure un café insipide, quelques personnes se pressent à mon bureau. C’est mon patron et mes quelques collègues que je n’aime pas vraiment. Ils ont une surprise pour moi. Ils me remettent cette carte ignoble pour mes 30 ans d’entreprise.  30 ans déjà ?

Je voyais déjà la scène.

Mon sourire gêné, ne sachant pas vraiment où poser mon regard. Je finis par fixer la chemise mauve horrible de mon boss. Son eau de Cologne embaume tout l’espace et s’infiltre dans mes narines. À présent, j’entends son rire surfait et j’aperçois sa grosse main moite qui vient se poser sur mon épaule. Il me donne la carte, je la lis :

« Merci gros con ! MERCI pour toutes ces années perdues à enrichir des personnes qui ont déjà tout ! »

Un bus me frôla. Je ne l’avais même pas vu. Qui sait ce qui aurait pu arriver à quelques secondes d’intervalle. Je continuais d’avancer. J’avais préféré être seul pour mon anniversaire, mes amis n’avaient pas vraiment compris.

Je ne pouvais pas leur expliquer. J’avais ce sentiment que plus je vieillissais, plus j’appréhendais parfaitement les virages de ma vie. C’était un problème de taille. C’est qu’à force de me vautrer sur le bas côté de la route, mon espoir diminuait à petit feu.

Je m’étais imaginé ici, je me retrouvais là. Je pensais faire ceci et je faisais cela. Cela dit, je continuais de vivre et j’acceptais sans rien dire.

Jusqu’au jour où je finirais par saisir que la fin approchait et qu’il faudrait bientôt souffler sur les derniers vœux qui demeuraient.

Alors je soufflerais de toutes mes forces pour qu’ils s’envolent le plus haut possible et qu’il n’en reste plus un seul. Je rougirais même d’avoir pu y croire pendant toutes ces années, pendant toute une vie.

J’espère qu’on se souviendra de moi.

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4 réflexions sur « Une histoire d’aujourd’hui »

  1. Pas très gai pour un anniversaire. 🙈

  2. Aussi triste que beau… Tristement beau. Ce doit être mon esprit russe qui parle !

  3. J’ai aimé parce que……je m’y suis en partie retrouvé !

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