Oublier pour vivre, vivre pour oublier

Ma main frôlait les pierres chaudes, la lueur du soleil venait s’y poser délicatement. Cette couleur si particulière, cet ocre tellement unique. Je sentais la chaleur s’abattre sur mes épaules. Au loin, j’entendais le brouhaha d’un groupe de touristes. Plusieurs jeunes en tenue militaire passèrent en courant devant moi. Ils avaient tous des mitraillettes et les trimbalaient comme ils pouvaient, un peu sur la gauche, puis sur la droite, on aurait dit de vulgaires jouets en plastiques. Ils venaient accomplir leur service militaire et semblaient si heureux de commencer cette grande aventure.

Je me détournais de l’entrée de la vieille ville et mon regard s’arrêta plus loin, sur ce mur infranchissable, sur cette séparation voulue par des hommes et par les religions les guidant. Les bâtiments de l’autre côté étaient délabrés, les rues semblaient désertes, une cité fantôme perdue dans le sable. Je continuais mon chemin en silence avant de me faire couper la route par une fillette. Tant bien que mal, elle essayait d’avancer sur ses petits pieds adorables. Je m’assis sur un banc pour l’observer et la prendre en photo. À ma gauche, un type souriait tout en la regardant. Les enfants possédaient ce pouvoir si fédérateur. Comment ne pas fondre devant un être qui découvre la vie ? Si seulement on pensait plus souvent à eux pour régler tous les conflits. L’homme assis sur le banc avait l’air d’attendre quelque chose. Velu tout de noir, il portait une chemise et un jean troué. Il regardait de droit à gauche, comme s’il cherchait quelqu’un, sans vraiment savoir qui.

« – Elle est si adorable, n’est-ce pas ? me dit-il

– Oui totalement !

– Vous êtes d’où ?

– De France

Silence

– Et vous, vous vivez ici ? repris-je.

– Oui, je viens d’arriver. Ça fait un mois. Il avait l’air de souffrir en disant cela.

– C’est une ville magnifique.

– Ouais. »

Silence

C’était ce genre de conversation qui se finissait aussi vite qu’elle commençait. Je continuai ma route paisiblement. Dès que je le pouvais, je touchais toutes les parois lisses des bâtiments, délicatement, je posais mes mains sur ces lieux saints chargés de vie. J’essayais de me transposer à un temps indéfinissable, à une époque que seuls les livres d’histoires pouvaient retracer. Dire qu’ici s’était jouée des batailles sanglantes, que des milliers de personnes s’étaient battus et avait laissé leur vie. Siècle après siècle. Dire qu’encore aujourd’hui, cet endroit représentait les plus grandes tensions, poussant des hommes et des femmes à s’entretuer comme des animaux, à demeurer retrancher chacun de leur côté d’un ignoble mur de béton.

J’oubliais et je poursuivais ma route, c’était ça la seule solution, n’est-ce pas ?

Je profitais de ce lieu que demain je quitterais. Ça faisait maintenant 5 jours que j’étais en Israël, c’était mon premier et seul jour à Jérusalem. La vieille ville était splendide, toujours cette lueur sur cette pierre qui créait une atmosphère féerique, hors du temps.

Je finis par atterrir dans le quartier musulman. Plusieurs boutiques étaient ouvertes et quelques regards et sourires bienveillants m’invitaient à acheter des bricoles. Pourtant, je ne me sentais pas à mon aise. Je me souvenais de ces gros titres dans les journaux, de ces touristes qui s’étaient fait poignarder récemment et dès qu’une voiture apparaissait, je craignais le pire. Je m’en voulais de laisser ces affreuses pensées miner une expérience si unique. Je maudissais plus que jamais, ces fous qui ne cherchaient qu’à se venger, à faire le mal.

Je finis par retomber dans le quartier juif puis déboucha sur la place centrale de la ville. Le mur des Lamentations me prenait de haut. Les femmes sur la droite, les hommes sur la gauche priaient et déposaient des bouts de papier entre les interstices des pierres. J’essayais d’imaginer à quoi ressemblait le temple de Salomon que les Babyloniens avaient détruit sans aucune pitié. Il se situait un peu en arrière de ce mur qui se dressait devant moi, à peu près au même endroit où l’on apercevait désormais la voute d’or de la mosquée du dôme du rocher.  Plus que jamais, Jérusalem jouait son rôle de berceau de toutes les religions monothéistes. Dans un monde utopique, on aurait trouvé cela si beau. Le point d’interférence de toutes les croyances et de ses dieux importants qui les avaient fondées.

L’instant d’après, je me laissais porter au gré du vent à Jaffa, un des plus vieux ports au monde et connus comme l’ancienne ville arabe de Tel-Aviv. Deux collègues m’accompagnaient et prenaient des photos des monuments environnants. Des mosquées s’élevaient ici et là, ainsi qu’une église. On entendit la voix du muezzin résonner. Plusieurs personnes se dirigèrent alors calmement vers chez eux pour prier. On finit par s’asseoir à la terrasse d’un café. Il faisait beau, l’air était chaud, la vie paraissait si simple. De temps à autre, des hélicoptères de l’armée passaient dans le ciel, triste retour à la réalité. Je savourais ma blonde sans rien dire, j’écoutais mes collègues qui n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le mal de cette terre.

– Mais les juifs étaient les premiers ! Jésus était juif tout de même !

– Oui certes, mais c’est aussi dans le cours de l’histoire ! Les juifs étaient ici, tous comme les chrétiens et les musulmans, c’est juste dégueulasse d’attribuer une terre à une religion. C’est un peu comme si moi demain, en tant que chrétienne, je me disais, tiens j’aimerais bien un pays pour que tous les chrétiens du monde puissent venir y vivre en paix. Surtout que ces terres étaient habitées !

– Tu dois aussi tenir compte de l’histoire, sans parler des massacres à l’encontre des juifs du monde entier, il fallait faire quelque chose. Leur religion, leur culture, Israël est leur pays et le sera toujours. Après, c’est vrai que la cohabitation pacifique serait la meilleure des solutions.

– Je sais, c’est terrible ce qui est arrivé à ce peuple et tout le monde en a conscience. Ce que je dis c’est que d’autres communautés ont aussi souffert, regarde les Kurdes par exemple, ce n’est pas pour autant qu’on leur a attribué un pays ! ils ont été complément oublié, aujourd’hui encore ils se font massacrer…

– Ces deux religions sont de toute manière incompatibles, ici tu vois des mosquées, des musulmans, ils vivent en Israël, travaillent ici, ils sont plus heureux en Israël qu’en Palestine !

– Évidemment ! En Palestine ils n’ont rien ! Ils sont privés de tout…

– Non, ils veulent vivre comme ça, c’est un choix. Ils n’aiment pas notre culture, ils sont contre la civilisation, contre ce monde occidentalisé, ce qu’ils veulent vraiment c’est un retour en arrière, à l’époque des croisades.

– Tu généralises tout et je ne peux pas te laisser dire ça, je préfère qu’on arrête d’en parler sinon je vais vraiment m’énerver.

Silence

Un autre hélicoptère dans le ciel, l’air s’infiltrait à toute vitesse sous mes vêtements. J’observais mes collègues qui à l’instar de ces deux communautés dans ce pays, s’évitait du regard, faisant de leur mieux pour prétendre comme si de rien n’était. Il fallait bien subsister après tout.

Oublier pour vivre, vivre pour oublier, c’est cela ?

La boule de feu s’apprêtait elle aussi à nous tourner le dos. Je bus une autre gorgée et je ne pouvais m’empêcher de penser à leur discussion, à toutes ces personnes qui se battaient chaque jour pour survivre, à tous ces êtres qui pleuraient leurs pertes. Le soleil se noyait petit à petit dans cette vaste étendue d’eau, laissant derrière lui, une trace orangée et des reflets violets dans le ciel. C’était magnifique, j’avais l’impression que ce moment était encore plus intense ici qu’ailleurs dans le monde.

Je fermais les yeux et pensais à toutes ces personnes. À ces enfants qui n’avaient rien demandé, qui aspiraient simplement à découvrir la vie. À marcher calmement sous le regard bienfaiteur des adultes. À ces femmes qui voulaient vivre heureuses et épanouies. À ces hommes qui rêvaient d’être avec leur famille. À ces peuples qui cherchaient leurs place dans ce monde.

J’espérais de tout mon cœur qu’eux aussi observaient avec ardeur ce spectacle éblouissant, si authentique.

Que le temps d’une nuit, la paix gagnerait le cœur de leurs âmes déchirées.

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