Dieu avait raison

J’étais avec Bernie, on buvait des bières, on regardait la télé machinalement, on voyait bien les images, on entendait bien les mots, on comprenait les gestes, mais elle aurait pu être éteinte que ça n’aurait rien changé. Dans ma tête, j’avais cette mélodie inconnue, entraînante, apaisante. 

Je m’imaginais me trémousser allègrement au rythme de ces notes teintées. Vêtues de blanc, les pieds dans le sable, le vent me caressant la peau puis s’infiltrant dans mes cheveux joyeusement en désordre. Les ondes d’eau venant s’abattre sur les rochers. Sa main chaude contre la mienne, son sourire éclatant. 

Une femme se mit à huiler. 

On avait assassiné son mari. Elle était inconsolable, je me demandais si quelqu’un me pleurait ainsi quand je disparaîtrais de cette terre, ma mère peut-être. On était devant ces espèces de téléfilms allemands diffusés l’après-midi. C’était affligeant, les actrices jouaient comme des pieds et n’étaient mêmes pas bonnes, comment pouvait-on encore produire ce type de daubes ? Bernie se contentait de boire et semblait se laisser guider sans vraiment réfléchir.

Depuis peu, on avait à présent tous deux 28 ans. Deux ans qui nous séparaient de la trentaine, de cet âge déterminant où on savait que les choix devenaient décisifs et les options plus rares. Deux ans ou le droit à l’erreur s’amenuisait au fil des rides, se propageant comme une vulgaire infection sur nos faces sales et fatiguées. Lent processus de disparition.

Le constat était sans appel: Nous n’avions toujours rien réussi de déterminant dans notre vie. Les saisons avaient défilé, Bernie avait moins de cheveux, j’avais plus de bide mais nous faisions sempiternellement les mêmes choses qu’il y’a 10 ans.

 La vraie différence c’est qu’on avait une carte bancaire et que nos parents nous avaient abandonnés dans notre merde. On aurait bien voulu investir, mais rien ne nous passionnait plus que ça. Être propriétaire ? Oui ça semblait être une idée si cruciale pour certains, je rêvais bien d’une petite piaule près de la mer, mais être endetté jusqu’aux dents et condamné à bosser comme un esclave pour les vingt prochaines années de ma vie ne me faisait pas vraiment bander. Bander. C’était peut bien aussi ça le problème, n’avoir que ça en tête.

— Ça t’arrive de ne pas avoir envie de ta meuf ? balançais-je à Bernie.

— J’ai pas de petite.

— Imaginons.

— Avec Chloe ouais. Mais c’est normal non ? C’est possible d’avoir la flemme, d’être crevé, de penser à autre chose…

— Comme te pogner ?

— Par exemple…

— Moi Anna me chauffe pas vraiment.

— Comment ça ? Elle n’aime pas le faire ?

— Si, mais je ne sais pas, ce n’est pas une excitée on va dire.

— C’est bien d’être avec une petite qui a toujours envie, ce sont les plus précieuses.

— Sûrement, perso, ça m’est jamais arrivé de tomber sur une nympho.

— Peut-être que si, mais qu’elles s’ennuient tellement avec toi qu’elles préfèrent dormir.

— Maybe.

Silence

—… Ou peut-être que contrairement qu’avec toi, une seule fois leur suffit pour toute une semaine.

— « The Butcher » j’te reconnais bien là mon pote.

Assis sur le sofa, les bourrelets de mon vendre m’horripilait.

— Tu sais ce qui me dégoûte ?

— Dit toujours. . . 

Quand je nique et que je ne vois plus mon chibre à cause de mon bide. 

— On vieillit mec…

— C’est dégueulasse… en plus Anna est bien mieux foutue. Je me demande comment elle fait encore pour avoir envie de moi.

— C’est peut-être pour ça qu’elle te chauffe rarement.

Silence

— Mais tu vois, moi non plus je n’ai pas envie de le faire tout le temps, je l’aime pourtant, ce n’est pas ça le problème, c’est juste que j’ai l’habitude qu’elle soit la en faîte. T’imagines, ça fait 5 ans qu’on vit ensemble, elle fait partie du décor.

— Oui, un peu comme une commode avec des roulettes.

—Voilà !  Par contre, dès que je sors de chez moi et ben je deviens un animal. Dès que j’aperçois une petite au coin de la rue, boum j’ai envie de me la faire.

— L’été est vraiment une période horrible.

— Parfois je joue à « je me la fais ? tu sais»

—Tu vois une fille et tu te visualises en train de faire l’amour avec elle sauvagement ?

— Euh non…

Silence

— Non, je pensais plutôt, un jeu innocent, genre pourrais-je me la faire ou pas ?

— Ah ouais plus soft…Et donc ?

—Dans 80 % des cas, je pourrais me la faire! J’en ai conclu que je n’avais vraiment aucun standard, que je ne valais pas mieux qu’une prostipute.

— Oui…ou simplement que tu vis dans un bon quartier. Après tu sais pas, peut être que toutes nues elles t’effraierait.

—Je suis un gars tolérant, j’aime ma prochaine.

– Amen.

—Exactement, amen ! exultais-je tout en buvant une gorgée de ma bière, Bernie alluma une clope.

—Tu sais quoi, j’pense qu’au fond, Dieu avait raison, reprit Bernie.

—Ah ouais ?

—C’est bien lui qui a interdit de pénétrer avant le mariage ? Sinon pas de paradis ou une connerie comme ça, non ?

—Sûrement… il a dit beaucoup de chose ce type il paraît.

—Ben moi je te le dis, ce mec il savait ce qu’il faisait. À ton avis pourquoi faire chier les gens avec ça ?

—No idea. Il était peut-être romantique ?

—Nah, rien à voir. J’pense qu’il a vite compris que c’était le seul moyen pour que l’humanité ne coure pas à sa perte et se transforme en une espèce de partouse géante.  

—Ah oui tout de même… Remarque,  ça aurait été fendard, il a manqué une occasion de la fermer ! 

—Quand tu réfléchis, te restreindre, c’est la seule solution pour ne pas avoir envie d’aller voir ailleurs. Si tu le fais qu’avec une personne, tu n’en connais pas d’autre, et du coup t’es con et tu t’imagines que ça te convient ! 

—Mouais,pas forcement…Tu peux aussi être curieux et te dire, « Ouais, c’était pas mal mais je me demande ce que vaut la voisine. »

—Crois-moi, tu penses avec le cerveau d’un type perverti par les femmes et le porno. Tiens, souviens-toi ta première fois ! Tout tremblant et pitoyablement amoureux. Espérant avoir trouvé la femme de ta vie avant qu’elle te plaque comme une vieille merde et te balance qu’elle avait toujours simulé pendant que tu la besognes ! Sans sa décision à Julie…

— Marie connard.

—Oui si tu veux, ben si elle ne t’avait pas tej, tu serais toujours la tête fourrée entre ses cuisses à la lechouiller peureusement ! Crois moi, l’homme est un frileux par nature.

Silence

— Un autre exemple? C’est comme quand tu couches avec une capote !

—L’horreur, je préfère encore me pogner…

—Exactement ! Mais avant que tu ne l’aies fait sans cette merde, tu ne sais pas à quel point c’est bandant et que le Das à côté d’une bonne giclée bien chaude, c’est du pipi de chat ! 

Bernie était tout excité, il se tenait debout et me regardait de ses yeux d’aliénés. C’était ses fameux moments de folie ou il semblait que la personne qu’il essayait de convaincre le plus était d’autres que lui-même. Il reprit:

—Ben là, c’est la même chose. Un seul con, mon pote, c’est le secret de la fidélité. Un seul con…autrement tu auras toujours ces pensées dérangeantes, ces moments d’excitation qui feront surface et te bousilleront l’existence, ces flashs de toutes les vulves qui ont partagé ton gland.

—Quel poète !

Silence

—J’sais pas, repris-je, tu as couché avec plusieurs femmes et pourtant tu ne la trompais pas Chloe, si ? 

—Non, mais c’est différent.

—Pourquoi ?

—Car j’avais la flemme.

—Ah oui…  les fainéants font les maris fidèles, c’est bien connu.

—Ouais… après, si ça m’était tombé dessus sans avoir rien demandé, ça aurait été le destin aussi.

—Carpe diem.

—YOLO.

Les bières étaient terminées, Bernie éteignit la télé avant de se lever promptement. Il alluma une autre clope et balança les bouteilles dans l’évier.

—Bon, j’suis crevé, porno et dodo. N’oublie pas de fermer la fenêtre cette fois-ci quand tu pars.

—Yep, enjoy…

Assis sur le sofa de Bernie, je continuais de fixer cet écran noir, songeant à cette journée si « spéciale » que j’avais eu l’habitude de fêter. Je finis par m’allonger, submergé par mes pensées et ce jour qui ne représentait rien d’autre que des heures de déprime annuelle, de réflexion sur ma vie. Du sur place que je faisais.

Soudain, j’entendis  cette mélodie qui reprenait doucement, c’était si bon de me retrouver ici, tout avait l’air si serein. Je fus emporté par ce vent qui soufflait encore plus fort qu’avant, par ces notes qui me faisaient guincher allègrement. Anna m’avait rejoint à présent, elle me regardait, les rayons du soleil resplendissaient sur son visage souriant. Je la serrais près de moi de toutes mes forces.

Une femme hurla de nouveau. Anna disparut.

Bernie avait lancé son film.

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1 réflexion sur « Dieu avait raison »

  1. bukowskineverdidthis 25/09/2016 — 9:42

    Love it … Comme d’hab.

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