El pueblo es la Revolucion

Par le hublot, j’aperçois cette vaste étendue d’eau claire et je regrette déjà le Costa Rica que je laisse derrière moi. C’est la première fois que je voyage seul vers un horizon que je ne connais pas et je dois dire que malgré l’excitation, j’appréhende un peu la situation.

Ma nostalgie s’effaçant peu à peu, je constate qu’il ne me reste plus qu’une heure de vol avant d’atterrir à La Havane. Cuba, la destination dont je rêvais depuis des années ! Un pays que j’admire sans même le connaître. Je me souviens de tous ces films de mafia du Cuba des années 40, quand ce pays n’était rien d’autre qu’une colonie américaine et un paradis de la drogue. Une période néfaste certes, mais si excitante ! Plus que quelques minutes. Le paysage a changé, nous survolons à présent des terres et des habitations vétustes, je ferme les yeux et serre les poings.

Je joue avec Adria. Elle doit avoir 3 ans, c’est ma nouvelle amie. Elle s’amuse à se cacher derrière la porte et je feins de ne pas la voir. Elle rigole de toutes ses forces et j’entends sa mère qui glousse. Elle lui fait signe de venir la rejoindre. Je loge dans une casa particular. À Cuba, on ne va pas à l’hôtel, mais chez l’habitant qui vous laisse une chambre dans sa maison. Je fais des photos d’Adria et de sa bouille malicieuse. Je descends les escaliers et arrive sur la rue principale. Alors que j’avance tranquillement, je ne peux m’empêcher de m’arrêter devant les terrasses des restaurants où de nombreux concerts ont lieu. Plusieurs groupes jouent des airs cubains connus et dansent sous le rythme endiablé des trompettes et des maracas. Je me dirige vers le Malecon, une grande promenade le long de la mer, autrefois célèbre pour ses casinos gérés par la mafia américaine.

Le goût puissant du Romeo & Julieta me défonce gentiment le crâne, je pose le cigare sur la table et profite de ces airs de salsa qui résonnent de tous les cotés. J’observe la fumée qui s’échappe du petit rouleau de tabac. Je suis à la terrasse d’un bar, avec un Suisse et un iranien, rencontrés au début de mon périple. Nous levons nos verres à la vie, si sucrée, surtout lorsqu’on prend le temps de l’apprécier. En ce moment précis, je suis loin de tout, je ne pense plus à rien, enfin à part au fait qu’il s’agit de ma dernière soirée. Un sentiment partagé m’anime, difficile à déchiffrer, il se situe entre la tristesse de dire adieu à ce cadre si particulier et la joie de me reposer après 3 semaines de voyages.

Une femme se lève soudainement et commence à remuer ses fesses comme une démente. Elle doit avoir la cinquantaine, des cheveux blonds un peu gras, une mine avinée et des tatouages que même le mauvais goût n’excuserait pas. Elle n’a aucun rythme, mais les 7 musiciens de leur côté s’en moquent et font de leur mieux pour la satisfaire et l’encourager, ça aide pour faire claquer la tune.

Je me sens bien à La Havane, bien que ce soit blindé d’étrangers (comme moi), j’ai l’impression que la ville reste authentique. Il y a quelques jours, j’étais à Trinidad, un village réputé pour avoir un charme fou. C’est vrai Trinidad était une sacrée beauté, des maisons coloniales bien conservées, la seule église néogothique de Cuba sur une place sublime, bref esthétiquement c’était parfait. Cela dit, le tourisme de masse l’a dénaturée. C’était une ville minuscule et toutes ces personnes en permanence gâchaient tout. Désormais, tout était conçu pour vous faire dépenser. Autrefois abordable, la nourriture y était devenue la plus chère de Cuba, des prix à l’Européenne sans le service ni les aliments. Chaque soir, la foule en délire s’amassait sur les hauteurs de la plaza mayor pour y écouter de la musique cubaine. C’était plaisant, mais lorsque je m’y baladais, j’avais cette sensation horrible d’être dans une de ces attractions Disney, un peu comme si je me trouvais sur le stand Cuba/Caraïbe.

J’avais eu ce sentiment pendant tout mon séjour, tout était fait pour vous distraire. Les Cubains dans la rue se dandinaient pour attirer votre attention et surtout votre porte-monnaie. Même les grands-mères s’habillaient en costume traditionnel et lorsque vous tombiez sous leur charme et avez le malheur de faire quelques photos, elles rappliquaient et vous demandaient gentiment de sortir les dollars. Cela dit, je dois tout de même avouer que j’admirais sincèrement ce peuple. Toutes ces années, après la révolution de 59, Fidel avait instauré ce communisme absolu et rejeté toutes les idées capitalistes. Il n’y avait qu’une seule marque de boisson : nationale. Pas de Coca-Cola, de McDo, etc. Un seul opérateur téléphonique : national. Tout était dans les mains de l’état. Les Cubains étaient loin d’être riches, mais ils ne paraissaient pas si malheureux. Il y avait peu de criminalité, pas de drogue comme dans les pays voisins et personne ne semblait mourir de faim.

Je lève la tête, mes deux compères s’animent, ils parlent ciné et ils ne sont pas d’accord sur un acteur. « Puisque je te dis que c’est le meilleur actuellement ! » insiste Masud. Je jette un œil vers la rue et j’aperçois un groupe de touristes, ils tiennent tous leurs téléphones et filment. Les Cubains semblent heureux et dansent la salsa. Je me demande s’ils font ça par passion ou juste dans l’espoir d’avoir quelques billets. Ils m’ont l’air d’être dans un zoo. Je sens comme un malaise, ça m’a rappelé ce que j’ai vécu hier.

Alors que je me baladais pénard dans la rue, je finis par atterrir au milieu d’un ensemble de bâtiments anciens avec de grandes colonnes. Un homme s’aperçut que je prenais des photos et s’approcha de moi. Il avait les cheveux gris qui contrastaient avec sa peau noire et sa mine m’inspirait confiance, il me parla et me fit signe de marcher avec lui. Comme on m’a toujours dit depuis tout petit de suivre les messieurs dans la rue, je l’ai fait sans moucher. Il fut bientôt rejoint d’un grand dadais souriant qui m’expliqua qu’il était étudiant et que lui c’était son professeur d’histoire. J’avais donc droit à une visite de l’université de Cuba avec des locaux. J’essayais de baragouiner en espagnol aussi bien que je pouvais et j’avais l’impression de me faire comprendre.

Nous arrivâmes au milieu d’une place, près d’un palmier. Le professeur me fit de grands gestes pour que je puisse faire une photo. Même si je n’en voyais pas vraiment l’intérêt, je m’exécutais avec un semblant d’enthousiasme. Il finit enfin par m’expliquer que c’était l’arbre de la liberté. « Ici me dit-il, des centaines de personnes ont trouvées la mort lors d’une fusillade de l’armée de Batista. Elles se sont battues pour notre indépendance, cet arbre, fit-il en caressant le tronc, était encore minuscule quand tout cela est arrivé, c’est le sang de chacun de ces hommes qui l’a rendu si robuste » belle histoire, je refis une autre photo pour lui faire plaisir.

Ils entreprirent ensuite de me faire une visite de toutes les facultés. Les étudiants portaient des uniformes, ceux que je croisais me souriaient. Le professeur m’expliqua qu’avant Fidel, pendant la dictature de Battista, la vie était dure pour les noirs à Cuba. Ils n’avaient pas les mêmes droits et payaient le double que les blancs. J’ai pensé tout bas que les territoires étaient différents, mais que l’histoire restait la même. Par nature, l’homme faisait toujours de son mieux pour se diviser.

Ils n’arrêtaient pas de mentionner Fidel Casto. Je fus impressionné par le culte qu’il lui vouait, leur endoctrinement avait fonctionné à merveille. Ils me répétaient que c’était une légende, que Raul Castro était bien, mais qu’il n’avait pas combattu comme Fidel. Le jeune intervint et ajouta que les Cubains ne roulaient certes pas sur l’or, mais que ce n’était pas si important, Fidel avait réconcilié la nation, ils étaient tous fiers ! Noir et blanc, unis.

On sorti de l’université et continua sur un chemin, l’étudiant me demanda si j’aimais les cigares, totalement charmé par leur présence et pensant que cette question était anodine, je commençais a me livrer en disant que j’en avais fumé d’excellents et que c’était une des choses que je chérissais le plus dans ce pays. L’étudiant, opportuniste, me proposa alors de lui donner de l’argent et qu’il irait m’en acheter, qu’il pouvait les avoir à bon prix. J’avais entendu plusieurs histoires à propos de faux cigares et je compris qu’il était comme tous ceux qui m’avaient abordé dans la rue pour m’en vendre, je fus un peu déçu et restai silencieux jusqu’au lieu ou nous nous rendions.

On s’arrêta devant une vieille bâtisse de style colonial, les rayons de soleil caressaient les murs peints de couleur ocre. Sur le haut de la porte, il y’avait un écriteau bancal : « Cafe de la Revolucion ». 

Les fenêtres étaient ouvertes si bien que de l’extérieur, on pouvait voir plusieurs personnes attablées. Le professeur entra et se dirigea vers le bar. Il commanda pour nous trois, il semblait être habitué. Il me dit que c’était ici que Castro et Che Guevara avaient tout préparé. Nous allâmes nous asseoir près de la fenêtre. De temps à autre, je voyais de vieilles voitures américaines filer comme un éclair. « Daiquiri, cuba libre, mojito, tout ça, commença le professeur, c’est pour les touristes, ça, il saisit le verre et l’approcha de sa bouche, ça c’est le négron, notre boisson emblématique, le véritable symbole de notre pays. Le cola représente les noirs et le sucre, le blanc, c’est notre réunion dans un seul verre ». Durant toute leur visite, je n’avais cessé de les remercier pour ce cours d’histoire. Ils m’avaient répondu que c’était un plaisir de la partager et j’avais l’intention de les inviter.

Silence.

Ils ne parlaient plus vraiment et on aurait dit qu’ils n’étaient déjà plus avec moi. Fin de l’attraction, on remballe le stand.

La serveuse apporta l’addition. 10 dollars, ce qui était plutôt cher pour Cuba. Le professeur m’avait annoncé qu’on utilisait le meilleur rhum pour faire ce breuvage, je compris alors que c’était un vrai luxe pour eux d’en boire. Je les observais en souriant, ils évitaient mon regard. De toute évidence, l’addition les avait mis mal à l’aise et aucun des deux ne fit un geste pour la payer. J’étais terriblement déçu, il ne devait même pas avoir l’argent et je compris naïvement que le professeur m’avait vu venir de loin et qu’il s’attendait à cette récompense depuis le début. Ces gens-là ne faisaient-ils donc rien sans arrière-pensée ? L’étudiant en rajouta une couche et me demanda si je pouvais lui filer 5 balles pour un livre d’histoire. Je lui dis en souriant qu’il venait tout juste d’engloutir l’argent pour son bouquin. Ça ne le fit pas rire et dès qu’ils eurent terminé leur verre, ils se levèrent et me saluèrent sans la chaleur que je leur avais connue. Mon godet étant encore bien rempli, je le finis tranquillement avant de m’en aller.

Le ciel gris, bouché. Le vent me harcèle le visage, pas de doute, je suis de retour à Londres. Assis dans le métro, j’écoute des airs de salsa et je me prends à rêver à ce que je viens de laisser. La vie est cruelle, elle vous fait miroiter une ivresse éphémère avant de vous en priver violemment, vous reconduisant brutalement à la réalité, celle qu’on a choisie.

Je suis à présent dans ma piaule. Tout est à sa place, je suis heureux de poser enfin mes affaires. J’allume mon ordinateur et regarde les photos de Cuba. Les couleurs des bâtiments, ce ciel bleu, ces enfants chahutant dans la rue, puis je tombe sur la bouille d’Adria. Je ferme les yeux et le décor change autour de moi.

Adria est en face de moi et s’amuse a se cacher, j’entends à présent le rire de sa mère puis, au loin le klaxon des vielles voitures américaines. C’est au tour des trompettes de participer a la fête et de raisonner, son suave, notes s’évaporant dans l’atmosphère bon enfant de La Havane. Je jette un œil à montre, il est presque 16 h, mes amis m’attendent, bientôt je descendrais et j’irais boire un verre.

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