Collège St. Paul

J’ai toujours détesté les églises.

Je suis à Rome, je traverse la nef, totalement émerveillé par la beauté des voutes de l’église Sant’Andrea della Valle. De l’or à perte de vue, que ce soit sur l’autel ou sur les parois des murs. Un rayon oblique traverse la coupole, un crucifix d’ivoire se dresse devant moi, j’observe la flamme de la lampe de sanctuaire et je reste muet, interdit. Je m’abandonne et me retrouve assis sur le banc le plus proche. Plusieurs personnes prient, elles ferment les yeux, serre les poings. Je m’oublie.

Je n’arrête pas de gigoter, ce banc en bois me fait mal aux fesses et je meurs d’envie de sortir d’ici. Mes camarades écoutent pieusement les aventures de Jésus et ses acolytes. Je n’ai qu’une idée en tête, m’en aller de cette église de malheur. Comme quand je vivais en Afrique, ma mère a choisi de m’inscrire dans un établissement privé sauf que cette fois-ci, il est également catholique. Me voici donc à l’école Saint-Paul ou je dois me farcir plusieurs heures de catéchisme. Je déteste cette atmosphère grise et froide.

Une fois dehors, je respire. Dans la cour de récréation, je joue avec mes camarades de classe, mais j’ai l’impression qu’ils ne s’amusent pas comme moi. C’est étrange dans ce pays, personne ne rigole, quand je leur cours après, ils se mettent à pleurer ou alors deviennent violents. Plusieurs fois, j’ai le droit aux serments des surveillants qui me demandent d’arrêter de toucher les filles et de ne pas pousser les garçons. Je ne comprends pas, ce n’est pas comme ça qu’on joue ?

La grande véranda est illuminée par les rayons de soleil, je suis dans le salon de Doug, nous sommes tous deux essoufflés. Après des heures à s’amuser dans son jardin, c’est agréable de s’asseoir enfin. Ses parents arrivent dans la pièce, ils ont le sourire aux lèvres, ils nous apportent des tartines de pain avec du Nutella. Il a tellement de chance d’avoir ces deux parents, si seulement les miens pouvaient s’entendre comme les siens. Nous reprenons des forces, mangeant à toute vitesse pour pouvoir retourner dehors au plus vite. J’ai mis du temps à me faire des amis dans cette école de malheur, mais je pense y être arrivé. Grâce à Doug, je commence enfin à apprécier ma vie en France. C’est quelqu’un de très calme, d’humeur égal, parfois, on se bat, mais c’est plus pour rigoler qu’autre chose, on reste inséparable. Je me dis que le fait que nous ayons le même prénom a dû nous rapprocher. « Doug », c’est marrant, ce n’est pourtant pas si commun.

J’ouvre les yeux puis les referme. J’ai envie de m’en aller d’ici, mais c’est comme si je n’avais plus de force. Je me sens comme abattu, vide, inane. J’ai le sentiment d’avoir entaillé une cicatrice, petit à petit le sang se propage, partout. Hémorragie fatale. Une larme dérape le long de ma joue. Il est des périodes de la vie qui restent ancrées au creux de l’estomac, sangsue s’accrochant aux pires souvenirs, si lointain pourtant, mais dont la douleur ne fait pas d’égale.

Le macadam frais contre ma face, je saigne, je crois que c’est ma joue, une éraflure certainement. On m’avait dit que le passage au collège, bâtiment mitoyen à l’école primaire, ne serait pas simple, mais jamais je n’aurais imaginé cela. Cela fait moins d’un mois que je suis en 6e et c’est déjà la seconde fois que je me retrouve sur le sol. Je jette un œil autour de moi, la cour de récréation est vide, il n’y a plus personne. Je ne l’avais jamais vu comme cela auparavant, tout semble si calme, presque poétique. Je me relève avec difficulté et ramasse mon cartable qui traine quelques mètres plus loin. Je range mes crayons, j’ai mal à la tête. Que s’est-il passé ? Je ne me souviens pas de grand-chose, à part le visage de ce « grand » que j’avais vu plusieurs fois. Certainement un 3e, je sais que lui et ses amis ne m’aiment pas, je crois que c’est par ce que je ne baisse pas les yeux et que je leurs réponds quand  ils se moquent de moi ou alors serait-ce à cause de ses foutus vêtements que je porte? Je l’avais pourtant bien dit à maman, mais elle m’a répondu que ça n’était pas important.

Mes paupières sont gonflées, je pleure sans vraiment savoir ce qui se passe ou ce qui s’est passé. On était venu me chercher en plein milieu du cours. Je suis à présent dans le bureau de la CPE, elle me parle, je le vois, mais je n’arrive pas à me concentrer, je suis incapable de saisir les mots qui s’échappent de sa bouche. C’était donc vrai ? Je suis abattu, je n’ai pas honte de le montrer et j’explose. D’où me viennent toutes ces larmes ?La femme essaie de me réconforter, personne ne s’était jamais occupé de moi ainsi à St-Paul, j’ai envie de la remercier sincèrement, mais je suis incapable de parler. On me l’avait pourtant dit ce matin, « Doug est mort, tu le connaissais non ? » Je n’y avais pas cru et j’avais envoyé paître le premier messager, puis une seconde fois, un autre type de ma classe, plus insistant cette fois. Je devais aller en cours et il me bloquait le passage. Il me l’avait répété droit dans les yeux. Je ne comprenais pas si c’était la plaisanterie du moment, mais je la trouvais de très mauvais goûts. J’avais juste envie qu’ils me laissent tous tranquille, ils ne le connaissaient même pas, ils devaient se tromper. Je fis semblant d’être abattu, comme si j’allais pleurer, il parut satisfait et je pus enfin passer.

J’ai toujours détesté les églises.

Le portrait de Doug figé, son sourire si doux, son visage apaisé. Comment a-t-il pu me faire ça ? Au fond, je me mens à moi même, depuis que j’avais changé de collège, on ne se voyait plus. J’avais mes « nouveaux » amis et lui les siens. Si seulement j’avais été là quand une fois de plus, on l’avait poussé à bout. Si seulement j’avais pu lui parler ou le suivre lorsqu’il a quitté comme une furie ce collège maudit. J’aurais pu le retenir, je n’en sais rien, on aurait pu discuter et je ne serais pas aujourd’hui assis sur ce banc à penser au conditionnel et à devoir écouter les balivernes d’un type en toge qui fait la promo de l’au-delà. « Un monde meilleur », comme si c’est si difficile que ça ! Je le hais, lui et ses belles idées que j’ai déjà trop entendu. Paroles cacophoniques, cœur meurtri. Une fille sur ma droite n’arrête pas de pleurnicher, je la déteste aussi, elle ne le connaissait même pas, elle n’avait jamais partagé tous ces moments avec lui, ce n’est rien d’autre que de la comédie, un parasite, comme tous ceux du collège qui ont l’audace d’assister à cette scène funèbre, alors qu’ils n’ont rien fait pour lui venir en aide. J’en veux à la terre entière et surtout à moi-même, je me déteste. Comment ai-je pu te faire ça ? Je n’ose même pas affronter le regard de ses parents.

Je suis à présent seul dans l’église.

Je titube jusqu’à la sortie. Le ciel est bleu, je reprends mon souffle. Je ne sais pas pourquoi je m’amuse à me faire autant de mal. J’ai toujours enterré tous ces sentiments pour ne jamais souffrir de tout cela. Je suis furieux de les avoir laissées s’extirper.

Au fond, j’ai conscience de n’avoir jamais fait deuil de ces tristes mémoires, préférant les enfouir au plus profond de mon âme, tel un lâche portant des œillères, se battant du mieux possible pour qu’elles y restent.

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Marko Rothko
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